L’Esprit de Julia

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L’Esprit de Julia

 

« J’ai toujours espéré que le sens ne faisait qu’un avec la vie.
La pensée actuelle nous entraine dans la vallée des morts
dont elle catalogue un à un tous les ossements (…),
mais il ne tient qu’à nous de ressusciter le sens… »
René Girard, 1983.

 

PROLOGUE

 

« Ne pleure pas, Barbara. Nous avons fait ce qu’il fallait ».

Elle regarda longuement son mari par-dessus ses lunettes de réalité augmentée, laissant les larmes salées couler sur ses joues ambrées.

« Va te faire voir, Marc ! »

L’homme au volant ne répondit pas. Il augmenta le volume de l’autoradio, lui imposant, pour la énième fois, les accords de guitare d’un groupe de rock obsolète.

Barbara se détourna de celui qui depuis plus de vingt ans, partageait sa vie, sa couche.

À sa droite, la roche défilait trop vite.

Barbara se dit qu’elle aimerait faire demi-tour, remonter au sommet du col qu’ils avaient quitté il y a trois heures déjà, affronter à nouveau la neige, et échanger la place de Julia, restée là-haut, avec celle de cet homme qui conduisait mal. Plus elle jonglait avec cette idée indécente, adolescente, et stupide au dernier degré, mieux elle respirait.

Une petite fleur bleue et violette accrocha son regard.

Fugace comme un sourire, belle comme un ange.

Le temps d’un souffle, elle se superposa au visage de sa fille perdue ; clair, paisible, avec ses Ray-Ban vintage noires et bleues qui lui tombaient toujours sur les yeux, et une petite barrette en forme de papillon dans les cheveux, que son père lui avait ramenée de son dernier voyage en Russie.  

La distance, Barbara la ressentait physiquement comme une déchirure.

Sa petite fille de dix ans s’éloignait un peu plus, à chaque tournant de la route.

Là-haut, dans le froid, elle était seule ou presque ; elle appelait peut-être.

Maman, pourquoi m’as-tu abandonnée ? 

Les pneus du véhicule électrique crissèrent avec un peu plus d’insistance. Barbara jeta un coup d’œil à son mari. Regardant droit devant lui, les mains crispées sur le volant, les jointures blanchies, son visage n’était plus qu’un masque de tragédie. Lui aussi était au comble de la tristesse, rejouant sans doute, dans sa tête, la même scène masochiste qu’elle. Le départ, ce matin à l’aube pour ne pas que la fillette les voie ; le véhicule qui démarre en douceur pour ne pas la réveiller ; la douleur, incroyable, dévastatrice, et partagée en silence, avec cette peur de craquer en parlant, d’oublier toutes les raisons, toutes les résolutions.

Sans pouvoir se retenir, Barbara posa la main sur le haut de la jambe de son mari, comme elle le faisait jadis, quant tout jeunes, ils faisaient leurs petits voyages en amoureux.

« Pardonne-moi, Marc. Je t’aime. C’est à cause de tout ça… »

Il la regarda, quittant très momentanément la route du regard. Elle s’autorisa un timide sourire, mais il reporta vite son attention sur l’étroite route de montagne qu’ils suivaient à contrecœur, pour retrouver la déliquescence d’un monde sans espoir. Cela faisait longtemps que la route n’était plus entretenue par quelque autorité locale que ce soit. Ni municipalité, ni département. Les nids-de-poule grêlaient la chaussée. La terre, petit à petit, reprenait ses droits. Bientôt, dans quelques années tout au plus, le Col ne serait plus accessible. En contrebas de la route, une voie de chemin de fer, abandonnée depuis belle lurette, tentait encore de hisser ses rails vers la montagne.

« Cette décision s’imposait, afin qu’elle soit à l’abri, Barbara.

— Mais c’est si dur d’accepter de…

— Nous reviendrons.

— Quand ? Peut-on vraiment faire confiance à R-17 ?

— Roland n’est qu’une machine, Barbara.

— Mais, dans ce cas…

— C’est à notre fille qu’il faut faire confiance. C’est à Julia.

— Elle n’a que dix ans, Marc.

— C’est pourquoi nous lui avons laissé le robot-compagnon ; il l’aidera. »

Marc jeta un coup d’œil au tableau de bord, dont un seul des trois cadrans fonctionnait encore. Celui qui indiquait le niveau de la batterie : 35% seulement.

Il coupa la musique.

« Barbara, écoute-moi, dit-il gravement. Julia est à l’abri, pour l’heure. Le robot va lui faciliter les choses, et, au début, elle n’aura à redouter que des dangers naturels. Mais, pour que notre projet réussisse, il faut impérativement que nous-mêmes nous survivions. Si quelque chose de fâcheux devait nous arriver, tout serait perdu. Tu comprends ? »

Complètement rassérénée, à présent, Barbara se redressa.

« Oui. »

L’homme acquiesça à son tour, sans la regarder, et accéléra dans la ligne droite. Le véhicule fit une embardée, lorsqu’il évita, au dernier moment, un nid-de-poule qu’il n’avait pas vu, à cause des reflets du soleil sur une flaque d’eau. Barbara s’accrocha instinctivement à la poignée devant elle.

« Veux-tu que je prenne le volant ? »

Il grogna, et accéléra encore.

Typiquement masculin, même après trois décennies de législation féministe, les hommes continuaient de considérer, très majoritairement, que lorsqu’une femme leur proposait son aide dans le maniement d’une machine, d’un moyen de transport, répondre favorablement correspondait à un aveu de faiblesse.

« Combien de temps nous reste-t-il avant d’atteindre la Plaine ?

— Trois heures, quatre peut-être. Si nous ne rencontrons pas de… »

Marc freina brutalement.

Barbara, par réflexe, remonta ses genoux devant elle, baissa la tête.

Elle attendit le choc, en réprimant un cri.

Rien ne vint. Lorsqu’elle releva le regard, elle vit que la situation était bien pire que celle d’un accident. En face d’eux, à quelques trois cent mètres en aval, un camion gris était arrêté en travers de la route. Il ne semblait pas être en détresse, mais plutôt en faction.

« Ce n’est pas bon du tout, ça », cracha Marc.

Barbara bascula la vision haute de ses lunettes en mode zoom. Elle distingua mieux le camion, vérifiant qu’il n’était pas endommagé. Sa remorque, qui occupait toute la largeur de la chaussée à double voie, semblait recouverte d’une sorte de fin tissu métallisé qui arborait fièrement un logo orange sur fond blanc, figurant un renard stylisé. Deux silhouettes humaines se devinaient dans l’ombre de la cabine de pilotage. L’un des deux hommes portait une casquette grise. Barbara zooma encore, jusqu’à apercevoir le même logo que sur le camion. L’autre homme portait en bandoulière quelque chose. Une arme automatique, sans doute, ce qui lui confirma, sans surprise, ce qu’elle avait déjà compris.

« C’est la Volpe ».

Marc grimaça.

« Il va falloir passer en force, dit-il.

— Nous pourrions négocier, non ?

— Non, Barbara. La Volpe est une corpo comme les autres. Comme celle qui nous emploie. Ni meilleure, ni pire. Ses prévôts ne laissent aucune ressource énergétique sortir de leur juridiction. Ils vont nous arrêter, nous fouiller, confisquer la batterie de notre véhicule, nos moyens de communication, et nous faire payer chèrement le retour vers la Plaine.

— Faisons demi-tour, alors…

— Ce serait pire. »

Les hommes de la Volpe leur donneraient la chasse. Leur camion blindé fonctionnait sûrement au diesel. Son moteur était puissant, infatigable. Ils les rattraperaient, tôt ou tard.

— Dans ce cas, nous n’avons pas le choix : il faut les tuer. »

Le silence s’installa dans l’habitacle. Son mari la dévisagea, incrédule. Mais, il ne semblait pas y avoir de colère dans son regard. Plutôt une forme d’étonnement, de respect qu’elle n’y avait plus vu depuis des années.

« Pour notre fille, reprit Barbara. Nous n’allons pas abandonner après tout ce que nous avons déjà fait. Il faut que personne ne soit au courant.

— Ils sont plus forts que nous, Barbara. Ils sont armés.

— Si nous mourons, au moins nul ne saura où elle se trouve. »

La voix de Marc se fêla un peu, comme s’il se résignait, déjà.

« Si seulement nous n’avions croisé personne…

— Si seulement le monde était différent, Marc. »

Imperceptiblement, Barbara sentit qu’elle avait repris le contrôle de la situation, et que l’homme, à ses côtés, d’une certaine manière, lui en était reconnaissant.

« Nous avons un taser dans le coffre, dit-il. Il doit rester une charge, mais je ne l’ai pas vérifié depuis longtemps, je n’en suis pas sûr.

— Je pense que je peux l’attraper en basculant le siège arrière », dit-elle.

Elle commençait à se contorsionner, quand son mari l’arrêta.

« Ils bougent ».

Barbara rebascula ses lunettes en mode zoom. Effectivement, les deux hommes étaient en train de faire le tour de la cabine. Ils remontèrent à bord du camion.

L’un d’eux regarda dans leur direction, mais quand le camion se mit en mouvement, se fut pour s’éloigner. Dans un nuage de poussière, la brigade de la corporation disparut.

Était-ce un piège ? C’était la première chose à laquelle pensa Barbara, mais elle choisit de se taire, et, lorsque Marc, une quinzaine de minutes après que le camion de la Volpe eut disparu, remit le véhicule en marche, elle n’intervint pas.

La voiture électrique reprit sa descente.

Marc conduisait lentement, scrutant l’horizon, surtout l’endroit où la route tournait vers la droite, là-bas, à quelques trois cent mètres en aval. Une part de Barbara était convaincue que le prévôt de la Volpe leur avait tendu une embuscade, juste là, derrière le premier tournant. Quitter la route n’était pas envisageable, à cet endroit, et la Volpe l’avait probablement choisi pour cette raison-là. À droite, une paroi rocheuse abrupte, si raide qu’il n’était pas envisageable d’en faire l’escalade ; à gauche, un à-pic plongeant droit dans une gorge étroite au fond de laquelle cascadait un torrent en colère. Dans les deux cas, la chute était probable, et la mort certaine.

« Je pense qu’on peut les surprendre, dit Barbara qui avait tout de même récupéré le taser et vérifié la bonne qualité de la charge.

— Comment ?

— Tu fonces. Tu négocies le virage sur les chapeaux de roues. S’ils sont là, je tirerai la première, en visant l’homme armé.

— Nous finirons au bas de la falaise.

— J’ai confiance en toi. »

Il ne répondit pas, mais accéléra.

Le tournant se précipita sur eux, et passa. Ils ne virent aucun camion, aucune arme pointée sur eux. La Volpe avait peut-être décidé que la cible qu’ils représentaient n’était finalement pas digne d’elle. Barbara et Marc se regardèrent avec plus de tendresse qu’ils ne l’avaient fait depuis des années. Juste une seconde avant que la mine de contact posée sur la chaussée ne soit déclenchée par le poids de leur véhicule, Marc chercha sa main, elle ouvrit la bouche pour lui dire à nouveau à quel point elle l’aimait et combien elle regrettait de ne pas le lui avoir dit plus souvent.

Le souffle de l’explosion déchira l’air de la montagne.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE :

LES VISAGES DANS LA PIERRE

 

 


 

  1. Le robot sur la brèche.

Le soleil du matin jouait avec les reflets améthyste des iris parfaitement calibrés de R-17. Le robot-compagnon revenait de sa ronde matinale. Il devait être 8h03 à son horloge interne, plus ou moins quelques secondes ; il lui était difficile de l’affirmer avec plus de précision depuis qu’il ne pouvait plus se connecter à l’horloge atomique universelle. Julia devait encore dormir. La veille, elle avait lu le sixième volume des aventures de Harry Potter, vingt-huit minutes plus longtemps qu’à son habitude. Sans doute pour terminer le chapitre en cours. Cela lui arrivait de plus en plus souvent, surtout depuis qu’elle refusait catégoriquement que le robot-compagnon lise à sa place.

R-17 avait donc du temps devant lui.

Il cheminait tranquillement, sur ses chenilles débrayables, progressant à flanc de montagne, en direction du sommet de ce qui avait été, il y a longtemps, une piste de ski alpin. D’une belle largeur, sans doute avait-elle été très prisée à l’époque, mais, aujourd’hui, bien sûr, il n’y avait plus personne pour déchiffrer le panonceau rouillé qui indiquait son nom et sa difficulté. Il avait dû être de couleur rouge vif. Les lettres encore lisibles étaient : « BS…VA…IRE ». En augmentant la sensibilité de ses capteurs optiques, le robot était en mesure d’en faire revivre le tracé, le temps d’un cliché numérique, rapidement archivé.

« L’Observatoire », tel était le nom de la piste.

Lors de sa toute première ronde, R-17 avait aussi détecté la présence de cinq pylônes d’acier encore debouts, qui avaient dû soutenir les nacelles du télésiège. Les autres pylônes s’étaient manifestement effondrés sous le poids des ans, à moins qu’ils n’aient été démantelés pour récupérer leur métal. R-17 jugeait la seconde hypothèse plus probable. D’autant que le câble porteur avait également disparu. R-17 releva la présence, en contrebas, d’autres éléments métalliques, tubulaires, et de morceaux de cuir qui correspondaient à la forme d’une nacelle. Cette dernière avait dû échapper au pillage en restant ensevelie sous plusieurs dizaines de centimètres de neige et de roches, au fil des saisons. Il nota l’emplacement.

Le robot-compagnon atteignit la crête et se dirigea droit sur la petite maison de bois, d’environ 30 m2 qui avait été la gare terminale haute du télésiège. Il roulait avec une allure décontractée, malgré le gouffre qui s’ouvrait à sa gauche, juste de l’autre côté de la piste, à l’ubac. Il pensa à Julia et se mit à fredonner une comptine qu’elle ne lui demanderait plus de chanter. Sa programmation intégrait une prédisposition à l’enthousiasme, une phrase-clef dans sa mémoire interne comme une loi fondamentale : « susciter et entretenir, en toute occasion, la curiosité du savoir et le pouvoir de s’émerveiller ». Montrer, expliquer le monde, voilà quelle était sa deuxième mission.

La première, la plus sacrée, était de protéger l’enfant ; en toutes circonstances. Au mépris de son intégrité physique, s’il le fallait. Bien sûr, prévenir les fractures plutôt que les réduire, éviter les blessures plutôt que les guérir, mais, le cas échéant, il disposait de tout le savoir-faire et du matériel nécessaire. Comme R-17 n’était qu’un robot, répondant à un programme, et non l’une de ces intelligences artificielles prétentieuses et assez peu dignes de confiance, il n’avait pas prévu que, contrairement aux apparences, cette mission-là serait plus difficile à remplir que l’autre. La petite fille de dix ans possédait une curiosité insatiable, qui constituait un gage de réussite à son éducation. Mais, pour cette même raison, elle manifestait un goût immodéré pour le risque et l’exploration hasardeuse de son environnement.

Roland-17 était un robot pragmatique, toutefois : « chaque chose en son temps », telle aurait pu être sa troisième et dernière loi fondamentale. Pour l’instant, il n’avait qu’une chose en tête : préparer le petit-déjeuner. Il força l’allure. S’il était tombé du mauvais côté de la crête, aucun de ses sous-systèmes n’aurait « survécu » à la chute vertigineuse, et la jeune fille serait restée seule, livrée à elle-même. Mais, cette témérité du robot ne résultait que de la recherche de l’équilibre entre ses différentes missions. Un simple calcul. Et, d’une certaine manière, sa hâte se justifiait.

Dès qu’il entra, il vit qu’elle était réveillée et qu’elle avait pleuré.

Julia était assise sur un carton, le visage tourné vers la fenêtre donnant sur la vallée lointaine.

« Ils ne reviendront jamais me chercher, c’est ça ? »

Son expression, que le robot décryptait à partir d’une banque de données, était celle de la tristesse, du désarroi. Roland-17 suivit son programme à la lettre.

« Nous n’en savons rien, Julia. Je n’ai aucune information sur la fréquence de leurs visites. Et, la déduction la plus logique que je puisse faire, c’est que tes parents font preuve de prudence et d’une grande confiance en toi.

— Ils ont confiance en toi, tu veux dire.

— D’un point de vue strictement humain, je ne suis qu’un outil. »

Elle se tourna vers lui, en fronçant les sourcils.

« Tu es en en train de me rappeler que je suis vraiment seule, c’est ça ?

— Mon rôle est de t’aider à accepter la réalité, Julia. »

Et, dans l’immédiat, de la détourner de ses pensées négatives, par exemple en suscitant sa colère, ce qui était relativement facile.

« Tu n’es qu’une machine stupide. J’espère qu’à ta prochaine ronde, tu rouleras jusqu’au pied de la falaise, Roland et que les marmottes utiliseront tes rouages pour décorer leur nid.

— Les marmottes ont un « terrier », pas un « nid ». Ce sont des mammifères.

—  Je te déteste.

—  L’irritation est souvent provoquée par la faim. Tu veux déjeuner ? »

Pour toute réponse, Julia lui tourna le dos et s’occupa d’allumer le petit réchaud à induction qui était le seul moyen de cuisson de sa demeure solitaire et exiguë. À sa manière de se précipiter sans en avoir l’air, Roland-17 sut qu’il avait, une fois de plus, maîtrisé la situation.

Dehors, le soleil rayonnait désormais sur le monde et Roland-17 vit Julia relever la tête et regarder le monde qui s’illuminait. Ses gestes se ralentirent, puis un sourire plana sur son visage.

« Après le déjeuner, je sortirai me promener, Roland. »

S’il avait pu, le robot aurait pleuré de joie.

« La lumière est parfaite et il fait doux. Tu n’oublieras pas ton carnet, cette fois. »

Elle l’enveloppa d’un regard d’enfant où le bonheur le disputait à l’impatience.

« Crois-tu que je verrai encore des visages dans la pierre ? Oh, comme j’aimerais pouvoir partager cela avec toi, Roland.

— Je ne vois pas l’invisible.

— Mais ils sont très visibles pour moi. Un peu comme les constellations.

— Les constellations, Julia, sont des tracés purement imaginaires qui relient des étoiles qui sont parfois distantes de plusieurs centaines d’années-lumière.

—  Et qui changent en fonction des cultures, je sais !

—  Je n’ai aucune imagination, tu le sais bien, je ne suis qu’un robot.

— Tu es bien plus que cela, Roland. Tu es mon ange-gardien.

— Plus petite, tu m’appelais « Gabri-led, l’Archange clignotant rouge et bleu », tu te souviens ?

— Je préfère « Roland », depuis que j’ai appris les Carolingiens à l’école.

— Qu’importe, le nom te va mieux ! Et puis, si tu sonnes le cor, j’accourrai ! », s’écria-t-elle avec un sourire éclatant.

Et le paladin robotique sut qu’il avait encore gagné la « Grande Bataille du Matin ». Il ne lui sembla pas opportun de rappeler à la jeune fille, qu’en guise de Cor de Roland, il n’avait qu’un vieil amplificateur pectoral, qui crachotait depuis qu’elle y avait renversé la moitié de sa compote pomme-banane, il y a sept ans.

Avec son entrain habituel, voltant sur ses chenilles, Roland-17 mit la table.

Julia déjeuna, avec un bel appétit, de pommes de terres sautées, de graines germées et d’œufs. Tout en l’observant, Roland nota que c’étaient les derniers œufs, et regretta que l’humanité n’ait pas songé à inventer la poule robotique, alors même que le premier automate de l’histoire humaine, le Canard de Vaucanson, imitait un ovipare. Roland allait devoir repenser les apports en protéines de la jeune fille. À dix ans, il était hors de question que son organisme juvénile ne dispose pas de la dose nécessaire à sa croissance.

  1. Le roi contemplatif.

Malgré le fort dénivelé, Julia marchait d’un bon pas. Le sac à dos qui flottait derrière elle ne contenait qu’une petite bouteille d’eau, quelques fruits secs, son fidèle carnet, bien sûr, un crayon gris, un taille-crayon et un stylo-feutre noir. À dix ans, elle savait qu’elle n’avait besoin de rien d’autre.

Elle se sentait grande, autonome.

Julia dirigea ses pas vers l’ouest, en empruntant une sorte de chemin pédestre envahi par les trolles, ces fleurs d’altitude d’un jaune vif. La randonnée lui prendrait au moins deux heures, et à marche soutenue. Julia se savait capable de l’atteindre en moins de temps que cela, et d’en revenir plus rapidement encore, au prix d’une pause minimale, pour reprendre ses forces.

Roland avait consenti à ce qu’elle s’y aventurât, car les jours rallongeaient encore. Il possédait, dans ses mémoires, tous les anciens tracés des chemins de randonnée du coin. Il pouvait la rejoindre rapidement, avec son jeu de chenilles tout-terrain. Surtout, il avait donné son accord parce qu’elle emportait, cousue dans la doublure en nylon de son sac à dos, une balise radio à basses fréquences, dotée d’une autonomie de plusieurs jours. Plus personne n’utilisait plus les grandes ondes ; y recourir restait le plus sûr moyen, pour Roland, dont le système de télécommunication avait été bridé, de la retracer sans attirer l’attention des maraudeurs.

Considérant que les grandes exploitations agricoles, destinées à nourrir la Mégapole, étaient étroitement surveillées par les Corpos, les territoires montagneux étaient devenus le refuge des inadaptés, des révolutionnaires les plus excités. Sur l’eau, la piraterie proliférait. En moyenne montagne, la contrebande et le brigandage fédéraient souvent de petits groupes déterminés à tirer profit du chaos. Partout, la violence l’emportait. Mais aucun péril, aucune exaction ne pouvaient égaler ce que la Mégapole malade était capable de produire depuis que la Justice ne s’y rendait plus. C’était ce que le père de Julia avait pris pour coutume d’appeler « le grand dérèglement du monde ».

Il fallait absolument éviter d’avoir recours au réseau. Même si des satellites commerciaux retombaient et brûlaient chaque jour dans l’atmosphère, faute des corrections de trajectoire, le réseau fonctionnait encore. Les faillites des sociétés qui n’avaient pas réussi à intégrer une Corpo ne s’annonçaient plus par les journaux numériques, mais par des étoiles filantes.

Roland avait rappelé tout cela à Julia le lendemain de son arrivée à l’Observatoire. La négociation avait été âpre, ce jour-là, quand elle avait voulu regarder un épisode de sa série préférée ; le robot avait éteint la tablette et assis un semblant d’autorité sur l’adolescente en exil. Et, même si, de temps en temps, la nuit, Julia pleurait en caressant les images de ses parents qui étaient restées dans la mémoire interne de l’appareil, la tablette demeurait le plus souvent au fond d’un coffre de bois vermoulu, à côté d’autres objets techniques sans avenir. La contrepartie, car, bien sûr, il y en avait toujours une, avait été immédiate : les « missions d’exploration », comme Julia les appelait, s’étaient vite multipliées. En général, elle partait le matin, juste après le petit déjeuner, et revenait à l’heure du repas, affamée et surexcitée. Elle procédait méthodiquement, explorant son environnement en cercles concentriques dont l’Observatoire était le point central, et elle notait tout dans le carnet que son père avait habilement laissé pour elle. Roland n’interdisait jamais à Julia d’explorer le monde. Il ne pouvait pas. Toutefois, il ne cédait qu’en s’entourant de précautions redondantes. Les cartes, la balise-radio et, bien sûr, un serment. Julia lui avait solennellement promis d’être rentrée avant le crépuscule.

Julia résista à l’envie de s’asseoir là, immédiatement, et d’ouvrir son carnet pour y regarder les derniers dessins de sa collection préférée : « Les visages dans la pierre ». Mais elle préféra continuer sa marche en se contentant de se les remémorer : il y avait la magicienne assoupie, le bourgeois ventripotent, l’idole brisée, et bien d’autres encore. Aujourd’hui, elle recherchait un « visage » qu’elle n’avait aperçu qu’une seule fois. Comme un mirage : fugitif, incertain. Mais, dans la parfaite lumière de ce premier jour d’août, il se donnerait à voir, elle en était sûre.

Elle arriva enfin au point d’observation qu’elle avait tant souhaité atteindre. Et, comme elle l’avait imaginé, le visage fut là, en face d’elle. Il se révéla à la jeune exploratrice dans toute sa majesté. Il épousait la pente de la montagne, du côté de l’adret. Du sommet du front à la pointe du menton, il devait bien faire une trentaine de mètres de long. Des arbustes avaient envahi sa large mâchoire, remontant vers ses pommettes, formant une barbe élégante. C’était un roi, à n’en point douter. Une volonté souveraine s’exprimait dans ses traits, empreints de noblesse et de force.

Et, en même temps, son regard, dirigé vers le ciel, semble rêveur, contemplatif.

Il était magnifique.

Julia s’agenouilla et fouilla frénétiquement dans son sac à dos à la recherche de son matériel de dessin. Elle se dit qu’elle était invitée à une cérémonie ; un sacre entre la roche et l’imaginaire. Un immense honneur lui était fait, aujourd’hui. Elle rencontrait le Grand Charles à la barbe fleurie des Royaumes du Ciel et de la Terre. À voix basse, respectueuse, elle lui jura fidélité.

Son crayon volait de lui-même sur la page tandis qu’elle immortalisait la rencontre. Elle aurait voulu demeurer, ici, dans « sa » cour de pierre, jusqu’à la nuit ; entendre ce roi-empereur dicter ses ordres à ses « missi dominici » célestes. Tout en dessinant, elle imagina que le roi contemplatif faisait d’elle son invitée de marque, la présentait aux Comtes et aux Duchesses rassemblés autour de lui. Après avoir admiré son travail d’artiste, le roi contemplatif lui aurait conté les grandes chasses de ses jeunes printemps, quand il défiait les ours géants au point du jour. Ou quand il pêchait, au fleuret, les fiers ombles-chevaliers aux moustaches altières qui habitaient le lac. Plus tard, à l’heure où les constellations les plus familières basculent sous l’horizon, le roi lui aurait expliqué comment il avait renoncé à sa liberté de chevauchée, pour se fondre dans la pierre et gouverner les royaumes du ciel. Depuis, il les contemplait en souverain jaloux, sans jamais ciller, ni sourciller.

Une main dotée de quatre doigts parfaitement galbés, s’appesantit sur l’épaule et la nuque de Julia. Le cœur prêt à exploser dans sa poitrine, elle se retourna et retrouva face à Roland-17.

  1. La lettre inespérée.

« Julia, j’ai trouvé une lettre de ta mère ! »

En son for intérieur, Julia avait déjà préparé une accusation en bonne et due forme. Et une bordée d’injures. Mais, les mots de Roland balayèrent tout. Bien sûr, après trois mois d’absence et de silence, la jeune fille avait compris que ses parents ne reviendraient peut-être pas. Mais, ce qu’elle avait redouté le plus, c’était le « mot d’adieu » qu’ils auraient pu laisser. Elle réussit pourtant à garder le contrôle de sa voix et de ses mains.

« Une lettre de ma mère ?

— C’est du moins ce qui est indiqué sur l’enveloppe.

— Et tu ne l’as pas ouverte ? », dit Julia, mi-pensive, mi-étonnée.

Pour toute réponse, le robot-compagnon lui tendit une petite enveloppe carrée. C’était du papier recyclé, d’un ton presque brun, moucheté, ce qui la faisait paraître assez ancienne. Et, cependant, l’encre bleue sur le papier, elle, n’avait rien de passé, ou de desséché.

Pour Julia,

De la part de Maman

Oubliant le roi contemplatif, la splendeur de ce paysage glaciaire qui n’avait pas dû changer depuis des milliers d’années, et même les rayons du soleil qui jetaient les ombres à ses pieds, comme des proies que l’on offre à un seigneur, Julia ouvrit l’enveloppe sans la déchirer, et déplia, avec ses mains tremblantes, le papier qu’elle contenait.

Une seule page remplie d’une écriture fine et penchée.

Julia, ma chérie,

 

          Je t’écris ces quelques mots pendant que ton père charge la voiture. Je sais qu’il ne serait pas d’accord avec cette initiative, alors je fais vite. Tu dors, juste là, à côté de moi, veillée par cette machine qui ne nous remplacera jamais. Je sais que, si je te réveille, si tu me regardes, jamais je n’aurai la force de partir.

          Julia, nous te laissons ici, mais nous ne t’abandonnons pas. Il faut que tu saches que nous ne sommes pas des lâches, ton père et moi. Nous voulons simplement te sauver du chaos qui a saisi nos vies, qui a détruit la société. La violence règne partout, et nous avons choisi de t’en préserver.

          Julia, nous ne nous reverrons peut-être pas de sitôt ; je ne peux accepter d’écrire autre chose. Tu es notre espoir, notre lumière, notre fille. Je t’aime plus que tout, mais mon rôle est de t’offrir un avenir, de te permettre de grandir. Cet exil que nous t’avons choisi, c’est la promesse de ta liberté future.

          Ma chérie, n’oublie pas ce que tu sais déjà, garde cette curiosité qui te pousse en avant. Lis ! Observe ! Imagine ! Et, à chaque pas, bats-toi pour bâtir ton monde à ton image, Julia. Il n’y a pas de sanctuaire dont je possède la clef ; il n’y a pas de royaume d’éternité où nous t’attendrons. La vie n’est pas un conte, je suis désolée.

          Je place cette lettre au fond de la caisse des réserves de nourriture. R-17 n’aura jamais l’intelligence d’aller fouiller là-dessous ; ce qui signifie qu’il ne la trouvera pas avant plusieurs semaines et c’est très bien ainsi.

         

                                                                        Ta maman qui t’aime,

 

                                                                                                      Barbara.

 

 

Lorsque Julia releva la tête, la première chose que son regard accrocha fut la silhouette immobile, en contre-jour, de Roland-17. Le robot avait replié ses bras contre lui, contracté ses chenilles, baissé la tête. Il se tenait là, devant elle, la fixant par en-dessous, comme un valet fidèle. Mais, du coup, il avait perdu ce petit air de connivence qu’il avait lorsqu’il inclinait la tête pour l’écouter raconter ses explorations ou qu’il la réprimandait gentiment quand elle rechignait à réciter ses leçons. L’urgence avait pris le pas sur l’illusion et ce fichu robot s’était précipité vers elle, à toute vitesse, en utilisant le signal de sa balise radio, et il avait gâché sa rencontre avec le roi contemplatif.

Il l’avait replongée dans sa réalité, triste et solitaire.

Elle se sentait en colère.

Contre Roland, mais surtout, en fait, contre ses parents eux-mêmes, qui ne lui avait laissé qu’une machine pour s’occuper d’elle. Une machine qui n’avait aucune personnalité propre, aucun libre-arbitre, malgré les efforts de ses concepteurs. Certes, sa « peau » avait une texture agréable, diffusant une douce chaleur et cette légère odeur de framboise qui lui rappelait sa petite enfance. Ses deux mains préhensiles étaient à la fois fortes et douces et ses yeux-caméras aux reflets améthystes reproduisaient presque exactement l’iris humain, mais ses trois chenilles, ses bras qui comptaient trop d’articulations, rappelaient à chaque instant sa nature artificielle. Sa bouille ronde et blanche, presqu’entièrement occupée par les deux caméras, ressemblait à un ballon de plage sur lequel un enfant facétieux aurait dessiné des sourcils et une bouche à l’encre indélébile. Julia en avait brusquement une conscience aiguë : R-17 n’était pas une « vraie » personne. Elle pouvait même le reprogrammer, si elle le voulait. Il lui suffisait de lire le manuel, qui traînait quelque part dans la maison. Elle pouvait le repeindre, démonter ses chenilles, modifier sa voix, en faire un champion de go ou d’échecs. Tout ce qu’elle voulait, à l’exception de tout ce qui touchait à ses trois lois fondamentales, communes à tous les modèles de robots-compagnons qui avaient été commercialisés bien avant qu’elle ne vienne au monde, à savoir : protéger, servir, et amuser. Ce pouvoir qu’elle avait sur lui, cette conviction de sa supériorité, finit par susciter sa clémence. Après tout, Roland n’était pas du tout responsable de cette situation où le destin l’avait jetée.

Étonnamment apaisée par cette prise de conscience, Julia baissa à nouveau les yeux sur la lettre de sa mère qu’elle tenait toujours dans ses mains crispées. En silence, elle la lissa, respectueusement, puis la replia, avec précaution, et la remit dans son enveloppe de papier recyclé, résolue à la relire autant de fois qu’il serait nécessaire pour bien la comprendre. Au fond d’elle, très loin en dessous de son propre visage, elle regardait les eaux calmes d’un lac intérieur.

« Roland, je te remercie d’être venu si vite, dit-elle doucement.

Le robot s’anima un peu, semblant retrouver ses réflexes sociaux.

« J’ai pensé que cette lettre était très importante pour toi.

— Tu as eu raison. Elle m’aidera beaucoup.

— Dit-elle que tes parents vont revenir ?

— Non.

— J’en suis désolé, Julia.

— Je le sais.

— Me la liras-tu ?

— Oui, Roland. Mais pas aujourd’hui. »

La jeune fille regarda le ciel qui s’enténébrait, ponctué des premières étoiles ; le soleil avait complètement basculé derrière les montagnes, et les visages dans la pierre, où qu’ils se trouvent, y compris celui, majestueux, du roi contemplatif, s’étaient endormis, et probablement retournés vers le cœur brûlant de la Terre, d’où ils puisaient, de toute évidence, leur force et leur longévité.

« Rentrons, Roland.

— Oui, Julia, je vais t’éclairer le chemin, afin que tu ne tombes pas.

— Tu es gentil.

— Je ne fais que suivre mon programme. »

Le robot fit volte-face et des petites diodes électroluminescentes s’allumèrent de part et d’autre de ses chenilles, révélant, sur quelques centimètres alentour, les irrégularités du chemin.

« Et, Roland, si tu veux bien…

— Oui, Julia ?

— Raconte-moi, en rentrant, comment j’étais, toute petite, quand tu es arrivé. »

Elle lui tendit la main, et le robot la saisit doucement, en la réchauffant.

« Tu étais sage comme une image », commença-t-il.

  1. Le réveil de la magicienne.

« Je te répète la question, Julia : combien de fois Zeus s’est-il marié ? »

La jeune fille regarda le robot-compagnon par-dessus les verres polarisés des lunettes de soleil qu’elle refusait de quitter depuis des jours, ayant décrété qu’elles constituaient le summum de la mode en cette fin de mois d’août.

« Beaucoup trop, répondit-elle avec entrain. Si tu veux mon avis, Roland, il lui a manqué quelques bonnes raclées de la part de son père, Cronos.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé, jeune fille.

—  Bon, tu veux la liste des dix épouses officielles de Zeus ? Métis, Thémis, Eurynomé, Déméter, Mnémosyne, Léto, Dioné, Maïa, Thétis, et Héra, récita-t-elle en comptant sur ses doigts avec un air supérieur de première de la classe.

—  Bravo, jeune fille. Qu’en déduis-tu ?

—  Heu…  Que les dieux grecs ne font que reproduire les erreurs des mortels ? Que les mauvais pères font les mauvais fils, et, par ricochet, les mauvais maris ?

— Julia !

— Oh, ça va ! J’aurai onze ans dans quelques mois.

— Dans neuf mois, pour être exact, jeune fille. Ce qui me paraît encore assez loin.

— Pour accoucher de mon adolescence, c’est pile le temps qu’il faut ! », rétorqua-t-elle bravache, en se redressant sur le petit banc de bois que Roland avait taillé et traité soigneusement, afin qu’il corresponde à la petite table d’extérieur qu’ils avaient trouvée à leur arrivée à l’Observatoire.

Malgré le regard brûlant d’effronterie que lui jetait la jeune fille, dressée et les bras croisés contre sa poitrine naissante, le robot-compagnon n’était pas décidé à abandonner l’éducation de sa protégée.

Roland décida toutefois de changer provisoirement de sujet.

« Puis-je voir ton carnet de croquis ? »

La demande, inattendue, déstabilisa Julia, qui fronça les sourcils.

« Le cours est fini alors ? Et Zeus ?

— Tu sais déjà tout. Sur lui, sur ses épouses. Sur ses filles et ses fils aussi sans doute, n’est-ce pas ? Tu fais étalage de tes connaissances avec tellement d’énergie… Et, comme je dois aussi veiller au développement de ton sens esthétique, j’aimerais voir ton carnet. S’il te plait, Julia. »

Complètement prise à contre-pied, la jeune fille repoussa brusquement le manuel défraîchi traitant des mythologies antiques, mais sans le refermer. Elle savait qu’il manquait encore une bonne partie de ce qui aurait dû être abordé dans cette leçon sur le panthéon grec. Elle sentit monter en elle une bouffée de culpabilité. Elle était loin de maîtriser la portée de l’héritage antique. Elle s’amusait avec les conflits conjugaux des dieux et des mortels, mais il lui restait à comprendre la portée politique et le sens juridique des mythes. Ses parents avaient insisté pour qu’elle les étudie avec Roland. Ces récits avaient un sens caché qui, un jour, la sauverait peut-être. Son attitude n’était pas honorable. Ce pauvre R-17 montrait des limites, que ses parents, probablement, avaient prises en compte avant de lui confier leur fille.

C’est sur elle qu’ils comptaient, en vérité.

Sur ses aptitudes à elle.

Sa mère le lui avait écrit : Lis ! Observe ! Imagine ! Bats-toi !  

Julia se leva pour aller chercher son carnet à l’intérieur de la maison, en traînant un peu la jambe, histoire de manifester une irritation qui avait été déjà remplacée par un sentiment de devoir, sinon d’urgence. Lorsqu’elle revint, elle s’assit tout à côté de Roland.

Les yeux-caméras du robot-compagnon papillonnaient d’un croquis à l’autre, au fur et à mesure que Julia feuilletait le carnet. De temps en temps, Roland lançait un compliment tout fait : « Joli coup de crayon ! », ou, « Tu as une bonne estimation des distances et des proportions ! ». Ces remarques ne lui faisaient ni chaud ni froid. En revanche, elle était émue de constater que Roland était capable de reconnaître chaque « visage dans la pierre » et de donner, bien mieux qu’elle ne l’aurait fait elle-même, les dates et les lieux dans lesquels elle les avait rencontrés et croqués. Julia comprit que le robot, à son tour, se plaçait dans la situation de l’élève. Ce changement de perspective, elle ne l’avait pas vu venir, et cela la troubla. Mais, elle choisit de l’accepter et de mettre tout son cœur à faire sentir à Roland ce qu’elle avait « vu » dans la pierre.

Ils s’arrêtèrent un long moment sur « la magicienne assoupie ».

C’était l’une des plus belles figures que Julia avait identifiées depuis son arrivée. Pour la voir, il fallait suivre la ligne de crête qui partait de l’Observatoire et surplombait la piste, en marchant plein sud pendant plus d’une heure, puis escalader encore un sommet. Le panorama qui s’étendait de l’autre coté était à couper le souffre. Là, selon l’heure du jour, l’inclinaison de la lumière, la magicienne apparaissait. Elle était paisiblement allongée, la tête vers l’ouest, le regard planté dans le ciel, comme celui du roi contemplatif. Sa chevelure de mélèzes cascadait jusque dans la vallée. Elle dormait depuis de l’aube des temps, et sa poitrine ne devait se soulever qu’une fois par millénaire. Roland, qui ne pouvait lui-même imaginer tout cela, bien sûr, écoutait l’interprétation de Julia en observant son dessin avec acuité.

« Pourquoi penses-tu qu’il s’agit d’une magicienne ? », demanda-t-il.

La jeune fille prit un instant de réflexion.

« Ses bras et ses mains se perdent dans la forêt. Je pense que, tout en dormant, elle cherche les essences, les racines, les champignons et les insectes qui lui permettront, à son réveil, de concocter des philtres puissants qu’elle vendra au plus offrant », répondit-elle avec le même sérieux que si elle avait dû analyser une scène d’une pièce d’Eschyle.

« Et si elle ne dormait pas ? Si elle attendait, plutôt ?

— Heu, et elle attendrait quoi exactement ?

— C’est à toi de me le dire, grâce à ton imagination débordante ».

Piquée au vif, Julia joua le jeu.

« En fait, tu as raison, Roland : ce n’est pas une magicienne, c’est une déesse.

— Ah ? L’une des épouses de Zeus que tu as énumérées tout à l’heure ?

— Non. L’une des trois filles de Zeus et de Thémis, plutôt !

— Je pensais que ces histoires de généalogie divine t’ennuyaient.

— Non, ça va. Alors, voyons : c’est une déesse et il s’agit de… Diké !

— La déesse de la Paix, c’est cela ?

— Pas du tout. La déesse de la Paix, c’est Eiroénée. Regarde, c’est marqué juste là, dans le manuel. Diké est la déesse du droit envisagé en tant que jugement.

— La Justice, en somme.

— Ce n’est pas aussi simple que ça, Roland. Diké participe de la justice en tant que jugement, oui, mais elle a besoin d’Eiroénée, et de son autre sœur, Economia. Cette dernière, la troisième des filles de Thémis, incarne l’ordre social. Comme cela est écrit là, dit-elle en pointant le doigt sur la page du manuel restée ouverte sur la table, ces trois déesses correspondent à l’idéal grec d’une société juste, ordonnée et équilibrée à la fois. Une société dans laquelle les atteintes à la loi sont sanctionnées par le juge.

— Par Diké, donc.

— Voilà, mais au nom de Thémis qui, elle, est vraiment la Justice !

— Tu te compliques un peu la vie, Julia, non ?

— C’est parce que tu n’arrêtes pas de m’interrompre. Contente-toi de m’écouter ! ».

Le robot cessa tout mouvement à part ceux oculaires.

Cette attention absolue qu’il lui donnait galvanisa Julia. Toutes les connaissances que la jeune fille croyait avoir accumulées en vain, d’un coup, trouvaient leur sens en servant son imagination.

« Diké est donc étendue et, à travers ses mains, plongées dans la terre, et tout au long de son dos, elle ressent le Grand Dérèglement qui secoue le monde et fait souffrir tous les hommes. C’est parce que sa mère, la Justice, a abandonné la place qu’elle tenait jusque là, aux côtés de Zeus. Sans doute ulcérée par les infidélités de son époux, Thémis a décidé de le quitter. Du coup, il ne reste au sommet de l’Olympe que la Force pour gouverner les hommes. Et, puisque Thémis s’est enfuie avec Economia, sa fille préférée, le désordre s’étend partout sur la Terre. Diké, la plus avisée des trois sœurs, n’ose pas juger seule le comportement de son père et la fuite de sa mère. Elle recherche la paix dans son cœur et supplie son autre sœur Eiroénée de voler à son secours. Or, Eiroénée, qui est la fille préférée de son père, vit toujours auprès de lui. Auprès de Zeus. Tu me suis toujours, là, Roland ?

— Je te suis, Julia.

— Tant mieux, parce que j’arrive au point essentiel. Eiroénée, depuis l’Olympe, entend la prière de sa sœur Diké. Et y répond. Elle comprend que le Droit peut contrebalancer tout seul les excès de la Force. De plus, en l’absence d’Eiroénée, les autres dieux de l’Olympe, qui vivent mal le règne absolutiste de Zeus, et se lassent de subir sa tyrannie, ils fomentent contre lui un complot, qui risquerait de faire sombrer le monde dans le Chaos.  Le soir même, les deux sœurs complices investissent son palais, volent le foudre de leur père pendant son sommeil, et le précipitent sur la Terre. Des milliers d’êtres humains, qui s’embourbaient dans des conflits incessants, meurent brûlés vifs. Le jour suivant, les Olympiens, oubliant leur complot, accusent Zeus et réunissent le tribunal divin. Seuls les dieux peuvent juger les dieux. Ils veulent obtenir sa condamnation.

— Mais comment rendre justice, sans Thémis ?

— C’est impossible, bien sûr.

— Il faut donc qu’elle revienne…

— Oui. Thémis ne peut échapper à ses obligations. Elle revient vers l’Olympe avec Economia. Son ressentiment contre son mari est toujours aussi fort. Mais Celui qui a battu les Titans et libéré les Dieux risque de subir la honte de l’exil. En tant qu’épouse, elle ne peut l’accepter, en tant que déesse, elle doit le juger. Thémis ouvre donc le tribunal divin, qu’elle confie à ses trois filles. L’Ordre, le Droit et la Paix jugent donc la Force et la condamnent pour avoir frappé sans discernement. Désormais, il n’y aura plus jamais de sanction sans jugement préalable.

— Tout finit bien, alors.

— Pas tout à fait. Durant les délibérations du tribunal, la vérité éclate. Diké et Eiroénée avouent leur forfait ; même si leurs raisons étaient louables, Zeus, lavé de tout soupçon, choisit de sanctionner durement le vol qu’elles ont commis. Cette sanction, paternelle, est souveraine, indiscutable. Plus jamais elles n’entreront dans l’Olympe, décide-t-il. Diké et Eiroénée devront errer sur la Terre, parmi les hommes ».

Roland ne fit aucun commentaire, cette fois.

La jeune fille, qui s’était transformée, sans s’en rendre compte, en passeuse de mythologie, ne le remarqua même pas. Elle se leva, un peu secouée par sa propre audace, referma son carnet.

« C’est pourquoi, depuis ce jour, les Dieux de l’Olympe n’ont jamais plus été en paix, et se sont continuellement chamaillés. Quant aux hommes, ils ont commencé, année après année, à croire en la justice, en se donnant des tribunaux, des juges et des avocats… »

Julia marqua une imperceptible pause.

« Mais la déesse de la Justice, Thémis, a repris sa place parmi les Dieux, auprès de son mari, Zeus. C’est pourquoi, malgré le fait que les hommes comprennent ce que c’est que la paix, et la recherchent au fond de leur cœur, ils ne parviendront jamais à mettre fin à toutes les injustices qui les accablent. »

Roland-17 se redressa sur ses chenilles, et, sans un mot, se dirigea vers la maison pour préparer le dîner, laissant Julia contempler rêveusement le ciel. L’imagination de sa jeune protégée l’avait poussée à créer un récit mythologique complètement faux, mais qui avait sa cohérence et, surtout, qui restait conforme au sens général de ce qu’il avait voulu lui enseigner. Julia n’oublierait jamais Thémis et ses trois filles, ni les liens qui existaient entre Justice, Ordre, Paix et Droit.

Au fond de lui, il se dit avec fierté : « ça, c’est fait ».

  1. La perte du carnet : premier temps.

Julia venait juste de fêter son onzième anniversaire, quand elle perdit son carnet. Celui qui contenait sa série de dessins intitulée « Les visages dans la pierre », dont elle était la plus fière. Depuis la rencontre avec le roi contemplatif, Julia n’y avait ajouté qu’un seul et unique croquis : celui du Neandertal triste, qui l’avait particulièrement émue. Il se tenait non loin du roi contemplatif, mais ce dernier ne lui adressait jamais la parole. Il ne devait pas apprécier son front fuyant, ses arcades sourcilières proéminentes et sa mâchoire simiesque. Pourtant, si on prenait le temps de l’écouter, le dernier des hommes de Neandertal, oublié par les siens, figé dans la pierre, racontait des âges inouïs, sans dieux ni institutions, ni distinction entre l’homme et l’animal. Des temps si anciens que l’Antiquité elle-même n’en était encore que le futur lointain. À Julia, il avait parlé des choses cachées depuis la fondation du monde, lui demandant de ne pas prendre de notes. Dans ce carnet, il y avait aussi des dessins de fleurs d’altitude, de nuages aux formes étranges, et des portraits de Roland qu’elle ne lui avait jamais montrés. Bref, toute la richesse d’une petite fille qui devenait grande, mais ne l’était pas encore assez.

Au matin de ce jour funeste, Julia s’était levée trop tôt, juste avant l’aube, pour relever un défi que lui avait lancé le robot durant le cours d’astronomie de la veille. Un cours hélas tout aussi ennuyeux que ceux d’histoire ou de mathématiques. Les planètes du système solaire y remplaçaient les rois de France, c’est tout. Paradoxalement, le seul cours qu’elle avait commencé à vraiment apprécier, celui de mythologies antiques, Roland avait cessé de le lui dispenser. Ah, si la qualité d’une éducation se mesurait au degré de frustration ressenti par l’étudiant, rien ne pouvait égaler la Haute École de l’Observatoire. Mais attention : l’accès en était strictement réservé aux jeunes filles trop imaginatives que leurs parents avaient abandonnées pour mieux les sauver !

Le cours d’astronomie était parfois ponctué d’un quizz, sans grande originalité.

Cette fois-là, elle n’y avait pas échappé.

« Comment s’appelait la première exoplanète découverte par les astronomes ?

— Pégase 51b, mais elle aurait dû s’appeler « Élodie ».

— Et pourquoi, je te prie ?

— Dis, le robot, tu ne relis pas avant tes cours avant de commencer la séance ? « E.L.O.D.I.E », c’est le nom du spectrographe à haute résolution que Michel Mayor et Didier Queloz ont utilisé pour la détecter.

— En quelle année ?

— 1995.

— Précisément, la collecte des données d’observation sur Pégase 51b a commencé en 1994 et son existence n’a été confirmée qu’en 1998, par une publication dans la revue Nature.

— Tu pinailles, là…

— On doit le respect à son enseignant ! Et quelles dates importantes peut-on citer encore concernant les planètes extrasolaires ?

— Ben, par exemple, le 25 août 2004, le 23 juillet 2015, et aussi le 24 août 2016. Les deux premières dates correspondent à la découverte de deux planètes de « masse terrestre », Mu Arae c et Kepler 452 b, qui, potentiellement peuvent abriter la vie. Là encore, il aurait fallu les baptiser autrement.

— Et qu’aurais-tu choisi, ô belle astronome en herbe ?

  • La première, je l’aurais baptisée « Thessalia », puisque cette planète a été qualifiée de « Neptune chaud » par les astronomes et que la Thessalie était la terre préférée du Dieu de la Mer, en Grèce, Poséidon.

— Qui est l’équivalent du dieu Neptune des Romains. Belle logique, jeune fille.

— Merci. Quant à la seconde, Gaïa serait beaucoup trop cliché, alors j’opte pour « Hélène ».

— Celle qui fut la cause de la guerre de Troie ?

— Oui, mais je ne pense pas tant à son rôle dans l’Iliade, qu’à ses origines. Hélène était la fille de Léda, la reine de Sparte qui fut séduite par Zeus. Or, le roi des dieux, pour parvenir à ses fins, prit la forme d’un cygne gigantesque. Et Kepler 452 b se trouve dans…

—  … la constellation du Cygne. Félicitations, Julia !

  • Je remercie mon professeur à chenilles pour ses cours de mythologie comparée, qui me manquent beaucoup, d’ailleurs. »

Roland n’avait réagi ni au compliment ni à la sollicitation, à peine voilée.

« Et la troisième date ?

  • Oh, c’est tellement évident : c’est la découverte de l’exoplanète la plus proche de la Terre, qui gravite autour de Proxima du Centaure. Mais elle est ennuyeuse, celle-là, à tourner comme une folle autour de sa naine rouge.
  • Poursuivons, jeune fille. Parle-moi un peu de Mars. »

Julia s’était levée en tapant du poing sur la table.

« Encore ? Nous en avons parlé des dizaines de fois. Je sais tout. Sa taille, sa masse, son histoire, les missions d’exploration qui ont été envoyées à sa surface. J’ai même lu les histoires de science-fiction écrites au siècle dernier. Mars, j’en ai soupé ! »

Les yeux-caméras de Roland n’avaient trahi aucune exaspération de sa part.

« Serais-tu capable de la repérer dans le ciel ?

— Il y a un logiciel dans la tablette qui le fait très bien et qui peut calculer ses positions futures jusqu’à la fin du siècle prochain. J’espère que tu ne comptes pas que nos séances durent jusque là ?

— Ce ne sera pas le cas. Je ne peux excéder la durée de vie de ma pile. »

Julia avait été surprise par cette dernière remarque. Elle avait réalisé soudain que, pour le robot aussi, l’horloge tournait.

« Je veux que tu me montres Mars. Là-haut, dans le ciel.

— C’est un défi, c’est ça ?

— Un simple test. »

Pendant qu’ils discutaient, Julia avait ouvert le logiciel à éphémérides et trouvé ce qu’il lui fallait, en un tournemain.

« La planète Mars sera visible à l’horizon est, juste avant l’aube, demain à 5h50.

— Alors, je suggère que tu ailles te coucher tôt, ce soir, jeune fille. »

Julia n’avait pas insisté. Mais, une fois dans sa « chambre » (en réalité un angle de la pièce), elle avait eu du mal à s’endormir.

À son réveil, à 5h30, elle avait enfilé sa polaire à l’envers, mis une seule chaussette et, après s’être emparée de la tablette complètement déchargée, elle avait indiqué à Roland-17 d’un doigt hésitant un petit point tremblotant de lumière orangée dans le ciel qui s’éclaircissait : Mars, condamnée à être dévorée par la lumière de l’aube.

« La planète rouge se lève tôt », avait-elle dit, en étouffant un bâillement.

Le robot était resté là, comme victime d’un bug, ses yeux-cameras rivés sur l’astre falot que lui indiquait Julia.

Levée pour levée, Julia avait décidé de partir en exploration. Et puisque Roland l’avait forcée à se tourner vers l’Orient, alors qu’à l’accoutumée ses pas la menaient dans la direction opposée, c’est de ce côté-là qu’elle irait. Tandis que l’orbe orangé du soleil surgissait déjà, elle s’était précipitée à l’intérieur de la maison pour y récupérer son sac à dos, son carnet et quelques victuailles et avait pris la route. Son robot-compagnon, qui semblait un peu dépassé par la tournure que prenaient les événements, n’avait rien trouvé à redire.

  1. La perte du carnet : deuxième temps.

Le fort dénivelé qu’affrontait Julia ne l’inquiétait pas outre mesure : elle savait, déjà, à onze ans, réguler son souffle, doser ses efforts. Toutefois, elle était partie précipitamment, sans déjeuner. Elle fit une pause pour fouiller dans son sac-à-dos. Elle n’y trouva que quelques tranches de pain de mie déjà presque rassis et deux doses de miel liquide. Côté boisson, elle avait une briquette de jus d’orange de 20 centilitres. Elle opta pour le miel et, tout en suçotant, reprit son chemin. Elle jeta un coup d’œil en arrière et eut le vertige. La pente orientale surplombant l’Observatoire était plus marquée qu’elle ne l’avait cru. Et les petits cailloux glissaient sous ses pieds, la contraignant à des efforts supplémentaires. En contrebas, Julia voyait la gare du télésiège. Elle constata que Roland-17 était rentré dans la maison. Il s’occupait probablement à des tâches ménagères. Il n’observait pas sa progression.

Elle ressentit une profonde irritation : non seulement, il la forçait, par une sorte de chantage éducatif, à se lever aux aurores, mais de surcroît, il la laissait s’engager, au sens propre comme au figuré, sur une pente dangereuse. Était-il en train d’oublier la première de ses lois fondamentales ? Se pouvait-il qu’il soit frappé de sénilité robotique ?

La pente, à l’approche du sommet, s’accentua encore. Julia en était réduite, à présent, à utiliser ses bras et ses mains pour se stabiliser et c’est à quatre pattes et complètement essoufflée, qu’elle parcourut les derniers mètres qui la menaient au fâite, au prix de quelques écorchures. Elle atteignit la crête orientale, comme d’autres atteignent leur adversaire à la gorge, les doigts crochus et la rage au ventre. Elle se redressa, pour savourer son triomphe, mais un vent violent la rabattit contre la paroi rocheuse.

Déséquilibrée, elle glissa de l’autre côté.

La peur la submergea.  Elle agita les bras en vain, comme un insecte qui, tombé sur le dos, essaie de se remettre d’aplomb, et fut miraculeusement stoppée dans sa chute par un surplomb rocheux, trois ou quatre mètres plus bas. Elle releva la tête et mesura les conséquences de sa témérité. Autour d’elle, le monde n’était qu’un pierrier dévalant la montagne pour embrasser l’abîme, des centaines de mètres plus bas. Au-dessus d’elle, la crête se trouvait à moins de quatre mètres, mais sans corde, l’atteindre serait une gageure.

Julia se rassit et enfouit sa tête entre ses genoux, sales et tremblants, et pleura.

En une seconde, elle était redevenue une toute petite fille.

« Roland ! Viens me chercher ! Roland ! »

Le vent avala ses paroles.

Elle appela ses parents, le roi contemplatif, la déesse Diké, et Roland, encore et encore. Elle appela au secours même le Neandertal. Avec sa force primitive, il aurait été capable de se hisser jusqu’à elle, de vaincre la montagne, de la porter, de la ramener à l’Observatoire. Personne ne vint.

Au bout d’un moment, elle se calma, comprenant que ni les Dieux, ni les Visages dans la Pierre n’avaient la moindre chance de l’aider. La montagne, la Nature, lui proposaient une épreuve qui n’était pas artistique ou intellectuelle. C’était un défi physique.

Un défi très simple, au fond.

Soit elle regagnait la crête grâce à quelques prises bien choisies. Soit elle tombait et mourait, point final. La simplicité de cette situation, d’une certaine manière, impressionnait la jeune fille, plus accoutumée à échafauder des interprétations mythologiques et à dessiner des êtres imaginaires. Cela aurait pu l’effrayer.

Mais, Julia aborda l’épreuve comme un simple exercice. Face à la toute-puissance de la Nature, elle n’essaya pas de lutter avec des armes à elle, inappropriées. Elle comprit, dans un éclat de lucidité, qui aurait rendu Roland très fier, qu’elle devait faire profil bas. C’était la seule stratégie raisonnable à adopter. Alors, avec une clarté déconcertante, elle vit les prises dans la pierre. À aucun moment, elle ne lâcha la bride à son imagination. Elle ne devina ni monstres cachés, ni dieux moqueurs. Juste la pierre nue. Et elle grimpa, confiante. Sûre de son destin.

À la dernière prise, alors qu’elle s’apprêtait à reprendre pied sur la crête, la lanière gauche de son sac à dos, sans doute trop lâche, accrocha une aspérité de la roche et la retint en arrière. Sous le coup de la surprise, la peur domina à nouveau Julia, et, sans réfléchir à ce qu’elle faisait, elle tira de toutes ses forces en avant.

La sangle céda.

Se sentant libérée, Julia se hissa rapidement sur la crête.

Elle ne prit pas conscience de l’absence de son sac avant de se retourner. Elle le vit tournoyer, emporté le vent malin, puis disparaître. Avec lui, disparaissait son carnet, la liste de ses rêves d’enfant, et une partie de sa mémoire.

  1. La station abandonnée.

« Laisse-moi y aller seule, Roland. Je trouverai ce qu’il faut. »

Le robot s’agita, comme chaque fois qu’il se dirigeait vers la réserve de victuailles pour en faire l’inventaire. Evidemment, celle-ci s’amenuisait. Le robot-compagnon tourna sur lui-même et un claquement de mauvais augure s’éleva quelque part à l’intérieur de son torse ovoïde. S’il avait été humain, Julia aurait dit qu’il perdait son sang-froid.

« C’est hors de question, Julia. Ma première mission est de te protéger.

—  Mais j’ai grandi, Roland.

— Tes parents…

— Mes parents ne sont pas là. Ils ne reviendront pas ! »

La voix de la jeune fille avait giflé l’air froid.

« Julia, nous n’en savons rien. Nous n’avons aucune information sur…

— Leur mort ?

— Sur les raisons qui, peut-être, les ont empêchés de revenir, jusqu’ici.

—  Nous avons la lettre de ma mère, Roland. Elle et mon père mesuraient les dangers qu’ils couraient. Je crois que ma mère voulait me préparer à survivre seule, Roland. »

Le robot baissa la tête, comme s’il allait s’éteindre.

« Il te reste beaucoup à apprendre.

— J’aurai bientôt douze ans.

— Tu te vieillis toujours, Julia, tu n’auras douze ans que dans plusieurs mois.

— J’ai survécu à la Montagne. Sans toi ».

Roland ne se laissa pas entraîner sur la voie de la culpabilité.

« J’ai obéi à mon programme. Cette excursion avait des vertus stimulatrices ! Ma troisième loi…

— J’ai failli mourir, stupide machine !

— Tu es revenue. Et, comme tu l’as dit, tu as grandi. »

La conversation, Julia le sentait bien, tournait à son désavantage. Elle n’appuyait pas sur les bons boutons. Elle se força à rester calme, logique.

« Ta pile est fatiguée, Roland. Il faut te ménager. Laisse-moi descendre seule jusqu’à la station de ski, et te ramener ce qu’il faut. Ce qu’il nous faut. Vivres et énergie. Je m’en sens capable. »

Les yeux-caméras du robot-compagnon rivèrent leurs profondeurs mauves dans ceux d’un vert ambré de la jeune fille.

« Ton offre est courageuse…

—  Oui ?

— Mais inacceptable ! »

Julia envoya valser le mug de porcelaine qu’elle utilisait tous les matins, et qu’elle avait décoré de petits motifs lors de son premier été passé à l’Observatoire, quand il fallait absolument occuper son jeune esprit et entretenir sa créativité. L’objet rencontra l’évier et éclata en une multitude de morceaux. Roland-17 les ramassa un à un. Lorsqu’il eût terminé, il se remit exactement à sa place, en face d’elle, sans faire de commentaire sur le geste qu’elle avait eu.

« Excuse-moi, Roland. Je me suis emportée, dit Julia, honteuse.

— Tu décoreras un autre mug, Julia. Il reste de la peinture.

— Je… Tu es gentil.

— Servir est ma raison d’être. »

Considérant que, définitivement, elle avait échoué à convaincre la machine, Julia se leva pour s’habiller et sortir. Mais, à sa grande surprise, avec douceur, une main blanche la retint.

« J’accepte que tu viennes avec moi jusqu’à la station », dit Roland-17.

Julia dévisagea le robot, n’osant y croire.

« Te laisser y aller seule est inacceptable, ma première loi me l’interdit. Mais, je ne peux pas y aller tout seul : je dépenserais une plus grande quantité d’énergie, et tu resterais ici, exposée à tous les dangers, surtout l’ennui, qui n’est pas le moindre à tes yeux. J’en conclus que, pour mieux te protéger, je dois accepter que tu m’accompagnes. Es-tu d’accord avec cette analyse ? »

Julia sauta au cou du robot, ivre de joie.

« Merci mille fois, Roland. Quand partons-nous ?

— Dès que tu auras préparé ton équipement. Et correctement, cette fois-ci ! »

Julia courut dans le coin-chambre, en sautillant d’excitation.

La descente vers la station de ski abandonnée fut facile. Les neiges d’octobre, tombées quelques jours auparavant, n’avaient pas tenu. Et les plaques de verglas n’avaient pas encore commencé à se former. Julia était si heureuse qu’elle avait complètement oublié la raison de cette « sortie ». Elle écoutait « sa » musique sur son petit baladeur numérique. Elle avait eu la surprise de trouver l’appareil rechargé. Quand elle se tourna vers lui, Roland affecta de se concentrer sur le sanglage de son propre « sac-à-dos » de grande capacité en kevlar.

Julia caracola au rythme des chansons des Beatles, dont certains de ses camarades à l’école, elle s’en souvenait parfaitement, avaient prétendu qu’il ne s’agissait que du mixage de trois chansons différentes par autant de groupes de rock distincts. C’était aussi ce que l’on disait des poèmes homériques : ils auraient été écrits par deux ou trois poètes distincts. Julia, elle, croyait au génie. Et elle n’avait aucun doute sur celui de Homère et celui des Beatles. C’est en chantant à tue-tête « All you need is love » qu’elle suivait le robot qui, sur ses larges chenilles tout-terrain, avançait à une vitesse proprement stupéfiante. Il ne put s’empêcher, toutefois, de lui faire remarquer que le but de leur expédition était de trouver, sinon « l’amour », du moins tout ce qu’il y avait sur sa liste : eau potable, savon, céréales, culottes, fruits secs, éponges, papier, etc.

Roland et Julia entrèrent dans la station et firent le tour de la place, tous leurs sens en alerte.

Julia n’avait jamais vu de station de ski, elle n’avait même jamais imaginé qu’il puisse exister quelque chose comme une petite ville entièrement dédiée aux loisirs sportifs. Mieux, au plus vain et au plus improbable de tous les sports : celui qui consistait à glisser le long de pentes enneigées, plus ou moins balisées, en décrivant des virages plus ou moins serrés, en risquant de se briser un os, dans une chute, et en allant, aussi vite que possible, reprendre une remontée mécanique qui permettait, au terme d’une courte attente, de recommencer. Le tout, en ayant l’obligation d’acquitter un droit d’usage pour accéder à des pistes comme « l’Observatoire », et celle, corrélative, d’acheter tout ce qu’il fallait pour « skier » dans la plus parfaite orthodoxie : combinaison, casque, chaussures, bâtons, et, bien sûr, au moins une paire de skis. La devanture de l’une des boutiques abandonnées proposait encore un mystérieux : « fartage gratuit ». Mais, bien sûr, il n’y avait plus personne pour en profiter. La station n’était plus qu’un amas de boutiques désertées, de restaurants muets et de logements vides qui semblaient vouloir attraper au vol cette vie qu’apportait la jeune fille et la retenir à tout prix. Julia réalisa qu’elle se sentait plus en harmonie avec les temps reculés des récits mythiques qu’elle révisait avec Roland, qu’avec cet univers improbable qui avait précédé celui dans lequel elle était née.

Pendant qu’elle se perdait dans la contemplation, Roland-17, pragmatique, avait commencé la « récolte ». Il passait de boutique en boutique, forçant l’entrée quand c’était nécessaire. Et, s’il en ressortait la plupart du temps bredouille, il sembla soudain extatique en pénétrant dans un magasin devant lequel des sortes de treillis métalliques montés sur roulettes attendaient en vain que quelqu’un les pousse.

Roland appela Julia, en utilisant son haut-parleur crachotant.

« Julia ! J’ai trouvé, grztt…, ce qu’il te faut. Il y a là assez de, grztt…, conserves pour tenir dix ans ! ».

Le temps qu’elle accoure, il était déjà en train de remplir son sac en kevlar.

« Tu ne manqueras pas de « petits pois-carottes », clama-t-il sans aucun crachotement cette fois. « Et j’espère que tu aimes la compote « pomme-banane » ! Enfin, tu n’auras pas à craindre pour ta peau d’adolescente, grâce à, je cite, « notre savon liquide à l’huile d’olive qui rend la peau douce ».

Julia sourit tant la satisfaction que son robot-compagnon trahissait, en fait, un soulagement presque humain.

« Et pour toi ? As-tu trouvé une batterie de rechange ? Des piles ? »

Le robot-compagnon n’eut qu’une seconde d’hésitation.

Il tapota son sac, qui semblait déjà bien rempli, d’un geste rassurant.

« Bien sûr, Julia. Tout est déjà là. Ne t’inquiète plus de ça. »

Julia fut si heureuse, qu’elle esquissa deux ou trois pas de danse, et entraîna le robot-compagnon qui se laissa faire.

  1. Le névé.

C’était une matinée paisible, l’une des dernières d’avril. Julia avait renoncé à compter les après-midis d’ennui qu’elle avait passées enfermée dans le refuge, tandis que le vent et la neige se combattaient à l’extérieur. Depuis la perte de son carnet, toutefois, elle refusait de dessiner. Du coup, Roland-17, après les cours, lui proposait des vieux jeux de société, pour lui changer les idées. L’un de ceux qu’elle préférait s’appelait « Mistigri » et il se jouait avec un set classique de 52 cartes. Il suffisait d’en ôter le valet de trèfles. Le but était d’apparier les cartes semblables, en les piochant dans le jeu de son adversaire, pour s’en débarrasser le plus vite possible : le roi de cœur allait avec celui de carreau, les dames de trèfle et de pique s’entendaient à la perfection, et ainsi de suite. Bien sûr, le joueur qui se retrouvait avec uniquement le valet de piques dans sa main, le Mistigri, avait perdu la partie. Ce qui plaisait le plus à Julia, c’était le comportement de Roland quand celui lui arrivait. Il affectait de n’avoir aucune réaction, mais une irritation électronique sourdait de ses rouages les plus secrets. Le tour d’après, il distribuait les cartes de façon un peu saccadée. Mais, quand c’était Roland-17 qui gagnait, Julia regardait son Mistigri en faisant une moue attristée. Roland lui disait : « Tu devrais peut-être t’habiller de rouge, pour mieux repousser le valet sombre ». C’était mignon, au début, mais certains jours, comme aujourd’hui, ce n’était plus suffisant. Julia se leva brusquement avec, au fond d’elle-même, un sentiment d’injustice de plus en plus difficile à faire disparaître. Et ce n’était pas seulement parce qu’elle était mauvaise perdante.

« Je vais aller voir le névé », dit-elle.

Anticipant l’accord du robot, elle se leva, la mèche fière et le menton haut, en repoussant la vieille chaise d’osier sur laquelle elle s’était avachie.

Roland recula sur ses chenilles, qui grinçaient de plus en plus, se déplaça jusqu’à l’unique fenêtre de la maison et contempla le ciel avec ses yeux-caméras.

« La journée s’annonce magnifique, concéda-t-il toutefois. Il va faire chaud.

— Tant mieux. Je n’aurai donc pas besoin de trop me couvrir.

— As-tu une idée du poids d’1 m2 de glace ? »

La question, pour le moins abrupte, énerva instantanément Julia.

« Non, mon cours de glaciologie ne commence que le semestre prochain.

— Près de 900 kg, Julia.

—  Tant que ça ?

— Oui. Et c’est largement suffisant pour écraser une jeune fille.

— Je vois… Tu vas me dire, bien sûr, qu’avec le réchauffement climatique, une rupture du névé est probable, j’imagine.

— Elle est possible. »

Un silence s’installa entre eux.

Julia enfila un chandail, mis son nouveau sac en bandoulière. C’est Roland qui le lui avait confectionné à partir de pièces de cuir, qui avaient sans doute été destinées à rapiécer les sièges des nacelles de la remontée mécanique. Le sac offrait une belle contenance, et une solidité presqu’à toute épreuve. Julia le trimbalait partout. Mais, dedans, il n’y avait plus de carnet ni de crayons. Il n’y avait pas non plus de tablette. Ni dessins, ni photos, rien qui puisse être utilisé plus tard. Julia ne vivait plus que pour l’instant ; à l’aube de ses treize ans, n’avait ni destination, ni but. Voir le névé, ce n’était même plus un défi, comme l’avait été la montagne, ou une aventure. C’était juste un « truc » à faire, pour tromper son ennui.

Lorsqu’elle sortit, Roland-17 l’accompagna jusqu’à la porte.

« Sois prudente.

— Si je me fais mal, je crie. Tu m’entendras, le névé n’est pas loin.

— Je vais augmenter la sensibilité de mes capteurs audio au maximum.

—  Fais ça, si tu veux… »

Roland-17 ne répondit pas à la provocation de sa protégée.

L’adolescente se mit à courir, dévalant la pente d’une façon délibérément imprudente. Elle ne se retourna pas, parce qu’elle ne voulait pas que Roland voie les larmes de désarroi qui coulaient sur ses joues. Elle ne parvenait plus à être gentille. Elle était presque tout le temps en colère. Contre elle, contre Roland, contre ses parents, contre l’univers tout entier. Elle n’arrivait plus à voir le monde comme avant. Tous les « visages » avaient disparu. Il ne restait que la pierre. Où était partie son imagination ? Elle ne pouvait pas en parler à Roland, qui n’était qu’un robot.

Elle courut à perdre haleine, faillit tomber trois fois et arriva au bord du névé, complètement essoufflée.

L’épaisse couche de glace enjambait le ruisseau glaciaire, décrivant un pont que l’eau sculptait de l’intérieur. Julia se dirigea vers la partie la plus basse du névé, à une dizaine de mètres, qui s’évasait et faisait comme une entrée, découpée inégalement dans la glace d’été. En reniflant, elle s’engagea sous la voûte de glace. Agenouillée, le souffle encore un peu court d’avoir tant couru, la jeune fille attendit. Ses yeux s’accoutumèrent vite à la luminosité qui, sous la glace, était moindre.

Alors, Julia retrouva d’un coup toute la puissance de son imagination. Le cours du ruisseau, qui pénétrait sous le névé quelques mètres en amont, sembla soudain avoir été canalisé, redessiné, par un architecte de génie. Il esquissait des courbes symétriques, s’enroulant autour de roches dont le nombre, la taille et la forme avaient été harmonieusement calculés. Les doigts de la jeune fille fascinée caressèrent la glace, et s’y enfoncèrent, avec une étrange sensation de chaleur. Emprunta un pont sous un pont, Julia se retrouva soudain dans une arène magique, où Dame Nature, drapée dans une robe de mousses turquoises, rehaussée d’un collier de cristaux cobalt, l’attendait.

« Soit la bienvenue, Julia. Tu es ici chez toi, et le seras toujours ».

Julia joua le jeu, avec une excitation qu’elle n’avait plus ressentie depuis longtemps.

« Comment savez-vous mon nom ?

— Le vent m’a ramené le carnet qu’il t’avait volé. Tes croquis sont magnifiques. Surtout les visages dans la pierre… »

Un sentiment de plénitude se répandit dans le cœur de Julia.

« Ben ça alors… Roland ne va jamais y croire.

— Roland ?

— Mon robot-compagnon. Il me protège. Sans lui, je n’aurai pas survécu.

— Tu te trompes, ma chérie. Depuis que tu as été abandonnée, nous veillons sur toi. Les visages sont mes serviteurs. Sais-tu que, chaque matin, le guerrier de pierre chasse pour te nourrir ? Sais-tu que, chaque soir, le bourgeois ventripotent veille sur ton sommeil ? Il me raconte tes rêves. Il espère qu’un jour, il pourra t’épouser. Mais tu es promise au roi contemplatif. »

La rêverie de Julia était si douce, si contraire à tout ce que Roland-17 s’était efforcé de lui apprendre, que s’y laisser aller était délicieusement rebelle. Autour de Julia, les pierres qui délimitaient l’agora se mirent à danser, tournant de plus en plus vite. Julia sentait son corps devenir de plus en plus dur, de plus en plus lourd, de plus en plus froid. Cela faisait partie d’un rituel de passage : d’animale, elle deviendrait minérale, puis renaîtrait végétale ; au bras du roi, elle entrerait à jamais dans le royaume de Dame Nature.

  1. Le dernier cours.

Roland-17 plongea ses mains sous la glace du névé et tira de toutes ses forces.

Le corps frêle vint, cédant comme un morceau de bois. Dès qu’il l’eût récupérée, le robot-compagnon serra le corps de Julia contre lui et augmenta sa température interne pour la réchauffer. Ce faisant, il brûla une énorme quantité d’énergie, mais sa logique robotique ne souffrait, au contraire des rêves humains, aucune interprétation. Il recula pour s’extraire du névé, mais une de ses chenilles se coinça dans la roche humide. Sans doute parce que le poids de la jeune fille inerte, quoiqu’elle fût svelte, avait modifié son équilibre. Là encore, la première de ses trois lois fondamentales lui dicta sa conduite : il tira. La roche se brisa, mais le métal se tordit. En claudiquant, Roland-17 se dirigea droit vers l’Observatoire, mobilisant une fois encore beaucoup d’énergie. Roland sentait le pouls irrégulier de Julia. L’hypothermie pouvait être fatale, mais la condition physique de la jeune fille, toutefois, était bonne.

Le robot raffermit sa prise. La jeune fille gémit, s’agita momentanément, puis se calma.

Six minutes et dix-sept secondes plus tard, ses chenilles de Roland entraient en contact avec le seuil de la maison. Son torse pivota de 90° degrés, et déclencha le déverrouillage de sa carapace dorsale qui protégeait ses mémoires, ce qui lui permit de passer la porte sans lâcher Julia. Il la déshabilla entièrement, la sécha, et la coucha dans son lit. Puis, il s’assit à son chevet et la réchauffa par des frictions sur les jambes et les bras.

Il la veilla trois jours durant, lui administrant des médicaments à la petite cuillère.

Lorsqu’elle s’éveilla enfin, Julia regarda autour d’elle, et rencontra les yeux-caméras de son fidèle serviteur.

« Soyez la bienvenue au XXXIème siècle ! J’ai le regret de vous apprendre que votre caisson d’hibernation a eu un petit dysfonctionnement. Vous avez dormi mille ans. Je crains que vous n’ayez une masse considérable de cours à rattraper. »

Julia se redressa sur ses coudes, fronça les sourcils, puis partit d’un éclat de rire qui fut la plus belle des récompenses pour son infirmier robotique. Elle voulut se lever pour l’enlacer.

« Patience, tu as encore besoin de re-re-repos…

— Roland, tout va bien ? », s’alarma Julia.

Au lieu de répondre, le robot-compagnon eut un drôle de sursaut, baissa la tête, et recula jusqu’à la porte.

Le bruit qu’il faisait en se déplaçant n’était pas habituel. Julia remarqua qu’une de ses chenilles était cassée. De surcroît, lorsqu’il se retourna pour sortir, elle vit que son dos était à nu, comme écorché, révélant ses mécanismes intimes ; un câble pendait, d’où s’écoulait un liquide incolore, qui semblait sirupeux. Tout cela était terriblement inquiétant. Malgré les recommandations qu’elle venait de recevoir, Julia bascula sur le côté du lit, enfila son chandail et parvint à se lever en poussant fort sur ses bras. La tête lui tourna immédiatement, et elle se rassit sur le lit. Elle prit une profonde inspiration, attendit que passe son vertige, puis fit une deuxième tentative. Fructueuse, cette fois.

En quelques pas hésitants, mais de plus en plus affirmés, elle rejoignit Roland-17.

Il se tenait sur la petite terrasse.

Dans la lumière du soir, les derniers feux du soleil jouaient sur ses épaules de céramique. Celles-ci s’étaient affaissées. Soudain, il semblait vieux, fragile, obsolète. Pourtant, se rappela Julia, elles étaient bien assez larges, ces épaules, pendant toutes ces années, pour porter une petite fille et la faire rire aux éclats, tout en virevoltant sur lui-même. Là, le robot n’aurait même pas été capable de porter un chaton.

« Roland, regarde-moi », dit doucement Julia.

Le robot obtempéra, mais ses yeux-caméras bougeaient trop lentement. Leur éclat améthyste s’était terni.

« Roland, que se passe-t-il ? Réponds-moi !

Le robot-compagnon sembla faire un choix.

Difficile, mais, au fond, logique. Ses épaules se rétractèrent à l’intérieur de son torse, qui descendit jusqu’à la première articulation de ses chenilles, qui, à leur tour, se soudèrent. S’il avait été humain, Julia aurait dit que Roland se recroquevillait sur lui-même. Elle ne l’avait vu dans cette position qu’une seule fois. Quand elle avait cinq ans : ses parents avaient déménagé, quittant le centre de la Mégapole pour une résidence plus spacieuse, dans la première couronne verte. L’entreprise de déménagement avait emporté le robot-compagnon replié dans une caisse, comme s’il s’était agi d’un vulgaire écran tridi. Julia avait protesté, crié, pleuré, mais rien n’y avait fait : son cher robot avait fait le voyage entre l’imprimante 3D et le frigo. Il avait rejoint, momentanément, mais de façon traumatisante, le monde des objets. Et, à l’arrivée, dans le nouvel appartement, Julia n’avait pas regardé la vue de sa chambre, pourtant agrémentée d’un petit balcon. Elle s’était précipitée pour ouvrir la caisse de Roland et le réactiver. Mais son père avait dit, avec une indifférence qui l’avait choquée : « Il faut le recharger d’abord, Julia, sinon il ne pourra pas te lire ta petite histoire du soir jusqu’au bout ».

Julia regarda Roland, et comprit tout.

« Tes batteries sont vides, n’est-ce pas ?

— Mes batteries sont à 3% et en cours de déchargement. »

La voix de Roland elle-même avait perdu de sa chaleur.

« Où sont tes batteries de réserve ?

— Je n’ai pas de batterie de réserve.

—  Mais… N’en avais-tu pas trouvé lors de notre expédition à la station ?

— Je n’ai aucune trace de cela dans ma mémoire.

—  Mais, tu avais dit que… »

Julia se tut, comprenant soudain l’ampleur de sa bêtise. Et cette prise de conscience lui brisa le cœur, car la catastrophe était inévitable à présent. Le compagnon robotique qui avait toujours été là, quand elle avait appris à marcher, quand elle avait appris à parler, quand elle avait eu envie d’aller jouer dehors et que personne n’était disponible pour l’accompagner et la surveiller, quand elle avait besoin qu’on l’aide pour faire ses devoirs du soir, et même quand elle avait envie de confier à quelqu’un qui ne soit pas sa mère ou son père, ses soucis du jour, le compagnon de son enfance était en partance. Il avait toujours été là. Et, d’un moment à l’autre, il ne serait plus.

Étonnamment, à ce moment, Julia ne pensa pas du tout au fait qu’elle allait se retrouver complètement seule. Elle ne pensa pas à ses parents. Elle ne se laissa pas envahir par la culpabilité, ou la nostalgie. De façon très mature, elle ne pensa qu’à Roland, à la manière dont il devait finir, à ses tout derniers instants.

« Roland, n’est-ce pas l’heure de mon cours du soir ? »

Le robot-compagnon ne répondit pas tout de suite. Mais, au fond de son regard, quelque chose se ralluma. Sa tête se redressa un peu et son torse jeta un éclat fugace, comme si un programme avait décidé de rester actif.

« Quel est le sujet ? » demanda Roland, d’une voix neutre.

L’évidence saisit Julia à la gorge, et elle dut retenir ses larmes.

« La robotique, s’il te plait.

— Veuillez indiquer votre âge. »

Julia se dit, en s’asseyant sur le seuil de la porte, face au robot, qu’elle pouvait bien tricher un peu.

« Treize ans.

— La robotique, inspirée d’un verbe tchèque signifiant « travailler », a d’abord été une science avant d’offrir, par ses découvertes et ses applications, une troisième « révolution industrielle » [dites « stop » si vous voulez que j’explique cette expression maintenant] à l’humanité. Les tout premiers robots ont toutefois été inventés par des auteurs de théâtre et de science-fiction ; il faut citer notamment le Tchèque Karel Capek, auteur de « R.U.R » en 1920, et le Russe, naturalisé Américain, Isaac Asimov, auteur d’un cycle de récits tournant autour de l’interprétation des Trois Lois de la robotique [dites « lire » si vous voulez que j’énonce les trois lois maintenant], qui ont largement influencé les… »

Julia laissa son esprit vagabonder dans le temps comme dans l’espace. Les robots avaient modifié la société ; ils avaient changé la façon dont les gens communiquaient, se déplaçaient ou travaillaient.

La voix Roland-17 faiblit encore un peu.

« Les premiers robots-compagnons humanoïdes furent mis en circulation dans les années 2060, après une période durant laquelle on n’en trouvait que dans les laboratoires ou les hôpitaux. Leur coût diminua rapidement, et, si les premiers modèles commercialisés étaient réservés à des nantis, les suivants furent beaucoup plus abordables. Le plus populaire d’entre eux fut le modèle R… »

Roland-17 s’interrompit brusquement.

« Julia ?

— Je suis là, Roland.

—Tout va bien, petite princesse ? »

La voix avait soudainement regagné sa chaleur, sa tonalité à la fois protectrice et complice. Elle était très faible, mais c’était bien celle de Roland.

« Tu m’as sauvé la vie, Roland.

— Tu sais très bien te débrouiller toute seule quand il le faut.

— Comme je vais devoir le faire, maintenant ?

— Oui. Exactement. Et te le rappeler primait la diffusion de ton cours, désolé.

— Roland, je t’aime. »

Le torse du robot palpita une dernière fois.

Puis, la machine qui s’était appelée Roland suivit l’astre mourant de l’autre côté du monde. L’un reviendrait. L’autre pas.

DEUXIÈME PARTIE :

LES LOIS DE L’ESPRIT

 

 

 


  1. L’État de Nature.

 

Julia s’accroupit. Faisant une coupe de ses mains aux ongles noircis de terre, elle boit l’eau glacée du torrent. Cela fait des jours, des semaines peut-être, elle cessé de compter, qu’elle n’a pas pu ingurgiter autre chose que des racines amères. C’est le premier cours d’eau vive qu’elle trouve depuis l’Observatoire.

Où va-t-elle ?

Elle ne sait pas.

S’éloigner le plus rapidement possible de l’endroit où elle a vécu avec Roland, c’est sa seule obsession. Elle veut disparaître. Julia file droit devant elle, vers les hauteurs, pour mieux s’éloigner de la Plaine, de la Mégapole. Chaque jour, elle marche de l’aube au crépuscule. Chaque soir, elle dort à la belle-étoile, recroquevillée. Ses nuits sont vides, opaques. Sa fatigue empêche les souvenirs d’affluer.

C’est bien.

Julia prend encore quelques gorgées, puis, elle trempe ses pieds dans le cours d’eau. Elle les frotte vigoureusement, jusqu’à rouvrir les mille et une petites écorchures. L’eau courante se colore. L’un de ses ongles, celui du pouce droit, s’est retourné. Elle tire dessus, malgré la douleur. Il vient, accompagné d’un lambeau de chair. Elle grimace mais ne pleure pas. Puis, elle regarde un nuage pourpre se diluer doucement dans l’eau glacée.

Après deux chutes, la jeune fille a décidé de se déplacer pieds nus. Pour passer un col, vaincre un obstacle rocheux, trouver une prise, rien ne vaut la sensibilité de la chair. Un hématome orange-violacé, grand comme une assiette, sur le côté de la cuisse gauche, le lui rappelle chaque jour. Ses chaussures et ses chaussettes, elle les a jetées.

Un bruit lui fait brusquement redresser la tête.

Les yeux réduits à deux fentes, elle plante son regard sur les cimes des arbres alentour.

Elle renifle bruyamment, tous ses sens en alerte, comme un animal.

Rien.

Pas d’attaque.

Ni du ciel, ni du sol.

Restant vigilante, elle rajuste machinalement ses vêtements, dont il ne reste pas grand-chose : un t-shirt qui n’est plus blanc depuis longtemps, un chandail décoloré qui lui sert autant à se protéger du froid que d’oreiller de fortune, et un pantalon de randonnée en nylon hyper-résistant, dont elle a retroussé le bas des jambes.

Julia reprend sa route, comme ça, à l’intuition, sans carte ni boussole. Il y a une forêt, pas très loin, elle a peut-être le temps de l’atteindre avant le crépuscule. Les nuits se sont considérablement rallongées et surtout rafraîchies. La forêt est pleine de danger, mais la ramure la protègera du froid, qui se fait de plus en plus pénétrant. Les rares marmottes qu’elle croise semblent frappées de léthargie. Les pions de l’hiver, inexorablement, s’avancent sur l’échiquier du temps. Bientôt, la neige sera de retour, et, avec elle, la glace et les crevasses qu’elle dissimule.

Elle ne mourra pas.

Pas ici.

Elle l’a promis au bourgeois ventripotent, le premier de tous les « visages dans la pierre » qu’elle a jamais dessinés, et le seul qui l’avait regardée quitter l’Observatoire, après la mort de Roland. Gras, comme un négociant bien nourri, il l’avait saluée, cintré dans sa redingote et sa suffisance de nanti. Mais, avec bienveillance, il avait scruté l’horizon dans la direction que Julia avait prise, comme pour anticiper les difficultés qu’elle aurait à affronter. Comme s’il avait voulu la protéger, une dernière fois. Il n’avait pas essayé de lui suggérer un autre chemin. Il devait connaître, mieux que quiconque, l’injustice des hommes et de leurs cités. Au fond, s’était dit Julia ce matin-là, ses parents avaient bien agi. Elle n’allait pas tout gâcher en se précipitant vers la Mégapole, comme une enfant perdue, effrayée par la Nature. Et maintenant, en descendant vers la forêt, après s’être lavée à l’eau vive, si Julia ne sait pas où elle va, elle sait très clairement où elle ne veut surtout pas aller. Elle sait que la forêt qui s’ouvre devant ses pas recèle des dangers multiples, immédiats, mais ils n’ont rien de commun avec les risques de l’inhumanité.

Elle pourrait être mordue, saigner, être traquée et mourir dans le sous-bois.

Mais elle préfère cela au lent dépérissement au fond d’une cité abjecte.

  1. La Buse.

À son réveil, à l’aube, Julia se rend compte qu’elle s’est endormie entre les racines d’un arbre majestueux. Sa ramure épaisse culmine à dix mètres au moins, quinze sans doute. Tout autour d’elle est un mélange de pénombre humide et de radiance ambrée. Il lui semble entrevoir un chemin délimité par des mousses qui, à partir des racines de l’arbre noir, s’enfonce dans la forêt. Sans réfléchir, Julia tourne le dos à l’orée qui, peu à peu, s’illumine, et s’enfonce dans les ténèbres sylvestres. L’odeur du sous-bois est enivrante. Elle donne à Julia l’impression de pénétrer dans une cité végétale surpeuplée. Au contraire de la Mégapole humaine, Julia s’y sent bien, comme si elle rentrait à la maison. Son imagination vagabonde, de cour d’écorces en châteaux de feuilles. Mais, sa vigilance ne la quitte pas pour autant. L’épisode du névé lui revient. Elle sait qu’elle n’est pas l’invitée d’honneur à la Cour de Dame Nature, et que nul carrosse, nul valet ne lui sera avancé. Roland-17 l’avait sauvée de l’asphyxie, sous le névé, mais il n’est plus là aujourd’hui. Elle n’a pas l’intention de mourir, le visage tuméfié, enfoncé dans l’humus, après une mauvaise chute. Elle se ressaisit, donc, et se met à marcher d’un bon pas.

Au bout de plusieurs heures de marche, elle atteint une clairière.

Au centre de celle-ci, se tient un arbre desséché, mort.

Sur la plus haute branche, un gros rapace au plumage brun et blanc se tient, tel un héraut.

Il tourne ses yeux d’or vers Julia. La jeune fille est fascinée. Elle n’ose faire un geste, de peur qu’il ne s’envole à tire-d’aile. Elle a un peu étudié la faune de la montagne avec Roland. Ils avaient utilisé un vieux manuel d’ornithologie, retrouvé dans la gare terminale de la remontée mécanique. Écrit par un certain Paul Géroudet, il était intitulé, elle s’en souvient bien, « Les rapaces diurnes et nocturnes d’Europe ». Peu nombreux étaient les oiseaux que Julia se croyait capable d’identifier, mais celui-ci lui disait quelque chose.

Il prend son envol.

Lourd et majestueux, il passa au-dessus de sa tête, lui offre le spectacle du blanc scintillant de ses larges ailes. Sur fond d’azur éclatant, elle remarqua les motifs de son plumage : on dirait deux coquilles dorées. Son vol puissant, entrecoupé de brefs planés, l’élève lentement dans le ciel, où il décrit de larges orbes, avant de redescendre se poser exactement sur la branche d’où il était parti, avec un petit cri aigu, comme un miaulement. Julia sait, tout à coup : il s’agit d’une buse. Un petit aigle, en somme. Le rapace n’a rien de bien original, finalement. Pourtant, là, dans cette clairière, il est, pour Julia, l’incarnation de la Liberté. Insoumis, insaisissable, exactement comme elle voudrait l’être.

Cédant à une impulsion un peu folle, Julia tend le bras, en tirant sur la manche de son chandail pour protéger sa peau. L’oiseau regarde ailleurs. Julia se sent ridicule, évidemment. Mais ça fait si longtemps qu’elle n’a pas « joué ». Elle s’avance d’un pas vers l’arbre mort. Le bras gauche en perchoir, elle attend.

Elle ferme les yeux, s’imagine réussir.

C’est la Buse qui décide.

Alors que ses muscles se tétanisent, Julia sent brusquement un poids sur son frêle avant-bras. Elle ouvre les yeux et se retrouve nez-à-bec avec le rapace. Il pourrait lui déchiqueter le visage, lui arracher les yeux. Ses griffes s’enfoncent un peu dans la peau de son avant-bras, à travers le chandail. Une goutte de sang perle à la naissance du poignet et tombe, avalée par la terre dans un silence terrifiant. Mais Julia ne crie pas. Elle ne craque pas. Ignorant la douleur, qu’elle sait passagère, elle avance doucement sa main droite, et, doucement, flatte le jabot immaculé de l’oiseau.

Il se laisse faire.

L’excitation de la jeune fille est à son comble.

« Tu es beau », murmure-t-elle.

Le rapace la fixe de ses yeux jaunes.

« On dirait que tu me comprends… »

L’oiseau de proie se trouble soudain, bat des ailes, sans toutefois lâcher le bras de Julia. Il s’irrite de quelque chose. Julia le caresse pour le convaincre de rester. Elle s’intéresse à sa queue où se cache un autre motif ; le rapace s’incline vers elle, pour qu’elle puisse mieux le voir. On dirait un croissant de lune.

« Vais-je te donner un nom ? »

La buse redresse le bec, avec une sorte de noblesse. La jeune fille se sent stupide, d’un coup. Car, bien sûr, le seul nom qui lui convienne est celui de l’idée qu’il symbolise.

« Liberté, tu t’appelles Liberté », dit Julia, sûre d’elle.

Et, elle formule une supplique : « Guide-moi jusqu’à ton royaume ».

Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’oiseau-Liberté s’envole ; en quelques battements d’ailes, il est si haut dans le ciel, qu’elle le perd de vue. D’une certaine manière, le message est clair. Elle peut caresser la Liberté, la voir s’envoler et tutoyer l’azur, mais elle ne saurait la retenir, la domestiquer. La liberté ne reçoit pas d’ordres. Julia comprend qu’elle ne doit pas rester dans cette clairière, à attendre indéfiniment que le rapace paraisse à nouveau. Ici, elle n’est que tolérée. Elle n’a pas de noblesse, pas de royaume.

Elle se sent brusquement insécure, comme une intruse surprise en train de fureter.

Alors qu’elle sent monter en elle une crise de panique, la Buse revient, comme si la leçon reçue était suffisante ; depuis le ciel, son cri perçant lui fait lever la tête, juste le temps d’apercevoir le blason de plumes. Un croissant de lune pointant vers deux coquilles d’or, sur fond d’azur festonné de fins nuages blancs. En guise de dernier salut, Liberté lui indique le chemin à suivre, pointant son bec vers l’ouest lointain.

Pour la première fois depuis des mois, Julia a un cap.

  1. Le Baron.

 

La tempête la surprend alors qu’elle traverse un pierrier.

Julia comprend, à sa première glissade sur les roches instantanément détrempées, qu’elle a voulu un monde beaucoup trop âpre pour elle, et qu’on lui a donné exactement ce qu’elle est venue chercher. La peur la traverse comme une lame glacée. Pourtant, la jeune fille pousse sur les muscles de ses cuisses et reprend sa reptation à travers le pierrier. Elle a fait plus de la moitié du parcours. Il lui faut rejoindre l’autre côté de la falaise dont elle a entrepris la traversée d’est en ouest, car là-bas, dans la paroi rocheuse, s’ouvre une cavité, peut-être une grotte, qui la protègera de la pluie, du vent et du froid. Qui la protègera de la mort. Contourner le pierrier aurait été plus avisé, elle le sait. Mais il est trop tard pour se morigéner.

La pluie redouble de violence.

Julia avance.

Au coup de tonnerre suivant, elle ressent la vibration jusque dans ses entrailles, comme si elle avait été frappée par la foudre. Brusquement, elle repense aux cours de Roland. Là-haut, dans le ciel tourmenté, Zeus s’emporte. Il jette son foudre contre elle pour la punir de n’avoir pas entretenu son autel. Elle leva les yeux, croit l’apercevoir dans la lueur stroboscopique des éclairs. Sa barbe majestueuse est basse et anthracite, comme les nuages qui dévorent la montagne.

Après s’être, une nouvelle fois, rattrapée de justesse, le poids de tout son sur son poignet gauche, qui, par miracle, ne cède pas, Julia atteint enfin l’autre côté du pierrier et reprend pied sur de la roche moins meuble. Un craquement assourdissant, dans son dos,  la jette au sol, hurlante. La foudre vient de frapper l’endroit où elle se tenait une seconde auparavant. Repoussant en arrière une lourde masse de cheveux dégoulinants, Julia perd toute retenue et se met à courir vers l’entrée de la caverne.

L’ouverture est large et haute, mais l’accès en est partiellement obstrué par un monticule de pierres. Au risque de libérer de sa prison de pierre quelque démon des premiers âges du monde, ou un Titan récalcitrant que les Dieux auraient emprisonné ici, Julia détruit le tas de pierre en l’escaladant et s’enfonce dans la grotte.

L’obscurité, comme une bête sauvage.

Julia aurait dû le prévoir et, tandis qu’elle avance à tâtons, elle s’insulte en silence, se traite d’écervelée. Le jour où elle a quitté l’Observatoire, pourquoi donc a-t-elle laissé la petite lampe torche de poche, à batterie rechargeable par friction, donc inépuisable, qui l’avait si souvent accompagnée lors de ses explorations improvisées ? Parce qu’elle pensait, bien sûr, trouver un libre-service sur le chemin, hein ? Ou mieux : un interrupteur à l’entrée de la grotte !

Julia, les mains tendues devant elle, traverse une sorte de passage coudé dans la pierre.

La nuit est désormais totale. Les parois de la grotte semblent s’écarter l’une de l’autre, comme si elle quittait le boyau d’accès. Sous ses pas, Julia sent que la pente s’accentue. Jusqu’où descend cette cavité ? Elle se dit qu’elle est allée bien assez loin, qu’elle devrait s’arrêter là. Mais quelque chose pousse Julia à défier les ténèbres muettes. Un courant d’air, qui monte d’un gouffre invisible, lui caresse le visage. Il est tiède, comme s’il s’agissait du souffle d’un être vivant. Un ours ? Mais, aucune odeur animale, ne l’accompagne. Et Julia a beau tendre l’oreille, elle n’entendait rien qui ressemble à une respiration.

À part la sienne, sifflante, précipitée.

Pourtant, il y a quelque chose.

« Qui est là ? », lance-t-elle, cédant à une impulsion.

Sa voix, suraiguë, la fait sursauter.

Elle ne reçoit aucune réponse, bien sûr. Par défi, plus contre elle-même, sa peur et la folie qui la guette, que contre les dangers réels, Julia continue d’avancer. Le sol cesse de descendre et, au bout de quelques pas hésitants, ses mains entrent en contact avec une paroi rocheuse. Glaciale, qui n’a rien à voir avec le souffle chaud qu’il l’a effleurée tantôt.

Julia s’assied contre la paroi, en se disant qu’il lui faut attendre, tout simplement. La tempête va se calmer, la lumière va revenir et elle pourra reprendre sa route très bientôt. Elle enfouit son visage dans ses genoux reliés, cherche à se réconforter avec la chaleur de son propre corps. Elle commence à glisser vers le sommeil.

« Qui donc ose troubler mon repos ? »

Pendant une seconde, Julia est sûre d’avoir rêvé. Elle se croit même capable de repousser la voix « caverneuse », au sens propre comme au figuré, dans le pur domaine de l’imaginaire. Mais la voix s’élève à nouveau, se répète, se répercute sur toutes les parois de la grotte. Julia en perçoit la vibration jusque dans sa cage thoracique. Pourtant, c’est impossible. Elle le sait. Aucune voix humaine ne peut résonner ici, à part la sienne. Et elle est bien décidée à ne pas la laisser s’élever à nouveau.

« Nomme-toi, âme errante ! »

Cette fois Julia saute sur ses pieds.

Elle réfléchit à la vitesse de l’éclair, trouve une possibilité, formule un devoir aussi ancien que le monde.

« Je fuis la tempête, je réclame l’hospitalité pour une nuit. »

Le silence ne retombe pas longtemps.

« Je ne donne asile qu’aux nobles. Es-tu de haut lignage ? »

Julia répond du tac au tac.

« De l’une des plus hautes et plus anciennes familles d’Europe : celle de Roland. »

Le mensonge est énorme, éhonté.

« Tu prétends descendre de Roland, comte de Trèves, neveu de Charlemagne ?

— Lui-même !

— J’en ai rencontré beaucoup qui prétendaient la même chose. Mais ils n’étaient pas de noblesse d’épée, comme moi. L’arrogance de tes propos me donne plutôt à penser que c’est à la robe que tu appartiens. Tu dois être le rejeton d’un petit magistrat. Va-t’en, tu m’ennuies… »

Julia n’a pas l’intention de se laisser évincer sans combattre.

« Si tu es toi-même un chevalier, tu sais quel est ton devoir : protéger le faible. »

— Tu sais donc les charges féodales ?

— J’ai étudié.

— Pas chez les Oratoriens, en tout cas. Tu parles vites, tu articules mal, ton vocabulaire est pauvre. Es-tu simple d’esprit ? »

Julia serre les poings, et, dans le noir, prépare sa réplique.

« C’est parce que j’ai été éduquée à la ferme, parmi les roturiers, après la mort accidentelle de mes parents. Mais, dans mon sang, coule le souvenir glorieux des grands Carolingiens.

— Si tu l’affirmes sur ton sang… »

Mais la voix n’était pas très convaincue.

« Tu peux rester jusqu’à l’aube. Il te faudra dormir à même le sol, et dans tes vêtements, tel un manant. »

Dans un état second, Julia s’allonge, épuisée.

En sombrant dans le sommeil, elle comprend deux choses, dont l’une extrêmement vexante : son interlocuteur n’est pas le produit de son imagination. Mais surtout, dans le noir absolu, il l’a prise pour un garçon.

  1. Première loi.

Julia sort de la grotte, la main en visière sur le front. La tempête semble avoir lavé le monde. Julia peut voir la moindre aspérité de la roche, distinguer la cime de la montagne comme si celle-ci était juste au bout de ses doigts. Elle sourit. Sa conversation, la nuit précédente, avec un noble esprit dans la grotte, n’a sans doute été qu’un rêve étrange, dû à son extrême fatigue.

« Je ne suis pas qu’un esprit, jeune damoiselle. »

Julia hausse les sourcils, hésitant entre la crise de fou rire et la crise d’angoisse.

« Je suis né sur des terres situées beaucoup plus à l’ouest. J’étais baron par le titre, juriste par la fonction, et, philosophe par destination. Aujourd’hui, j’erre, ici et là, dans les montagnes. J’ai perdu le compte du temps, je vis le plus souvent dans mes souvenirs. Je n’aime guère être dérangé, mais j’aurais dû faire preuve de plus d’aménité à ton égard. Je te prie d’accepter mes excuses. »

Julia réfléchit.

Ni son père, ni sa mère ne lui ont jamais appris à redouter l’au-delà et ses manifestations. Pour le compte, le rationalisme de son éducation la protège. Elle décide d’envisager la situation, aussi étrange soit-elle, comme elle le ferait d’une simple discussion.

« Je les accepte, dit-elle. Après tout, j’ai été protégée de la pluie grâce à vous.

— Pourquoi voyages-tu seule ? La descendance de Roland le Preux se serait-elle à ce point étiolée qu’il n’y ait plus de valet ou même de chaperon pour t’accompagner sur la route ? À moins que tu ne sois une fille illégitime, exposée à la Nature pour cacher la honte de sa naissance ?

— Je n’ai pas été abandonnée », dit Julia vaguement en colère. « Ni exposée, comme aux âges les plus obscurs de la Grèce. J’ai choisi, par ma seule volonté, par la liberté que j’ai conquise, de me détourner d’une société injuste ! J’ai affronté la montagne, en marchant pieds nus et en mangeant des racines ! J’ai traversé des cols et des rivières, supporté le froid et la peur ! Et ce n’est pas une sorte de fantôme invisible, aux expressions désuètes, qui va me faire douter. Reprend donc ton errance solitaire ! Allez, vas-y, dégage ! »

Et, sur ces bons mots, qu’elle avait rêvé bien des fois d’adresser à ses parents, à ses professeurs les plus ennuyeux, ou à Roland lui-même, Julia rajuste son chandail autour de sa taille, et, le port noble, la chevelure fière s’en va par les chemins.

Au bout d’une centaine de pas, elle réalise qu’elle n’a reçu aucune réponse du Baron. Julia a soudain envie de se jeter la tête la première contre un rocher. Bien sûr, sa répartie était excessive, vexante. Elle a brisé dans l’œuf la première tentative de communication émanant d’une autre personne depuis des mois. Et le fait que ce soit un fantôme n’y change rien. C’était le début de quelque chose. Julia ne parvient pas à retenir un sanglot. Elle ne sait même pas si elle trouvera à manger. Le Baron, lui, doit connaître cette contrée par cœur. Elle aurait dû lui demander de l’aide, le supplier au lieu de le moquer. Sa solitude, brutalement, lui apparaît comme un étau mortel ; cette Nature qu’elle a préférée à la civilisation, n’est plus qu’une présence muette, indifférente, voire hostile. Où est passé l’oiseau-Liberté au plumage festonné qui lui indiquait la bonne direction ?

« Ne t’inquiète pas. Ni moi, ni Liberté n’allons te laisser seule. »

Le soulagement de la jeune fille est si fort qu’elle pleure de plus belle. Ce n’est que dans un second temps qu’elle réalise que le Baron vient de s’adresser à elle directement dans son esprit.

« Vous connaissez la Buse de la clairière ?

« Bien sûr, elle m’appartient ! L’oiseau-Liberté arbore mon blason. J’adorais la fauconnerie quand j’étais homme. Regarde plutôt là-haut. »

Julia lève les yeux et repère immédiatement l’oiseau qui plane majestueusement dans l’azur. Elle aurait juré que, quelques secondes auparavant, il n’y était pas.

« Il vole en direction de l’Occident, dit le Baron ; il me préviendra si des dangers surgissent sur ta route.

— Allez-vous vraiment m’aider, Baron ? »

La réponse met un petit moment à venir, comme si la présence réfléchissait.

« Je vais t’aider ; et, si tu le permets, je pourrai faire bien plus.

— Pourquoi ? Je dois savoir.

— Tu le mérites, en effet. Je t’aiderai parce que j’admire ta détermination, ta conception de la liberté. Elle est ta plus grande force. Tiens, alors que tu sais que tu mourras probablement si je ne t’aide pas, tu n’accepteras mon aide que si elle te paraît justement fondée.

— Ce n’est pas suffisant, Baron.

— Disons que tu es celle que j’attendais. J’ai été seul très longtemps, bien trop longtemps. L’oiseau n’est qu’un bel animal avec lequel je joue. Mais, je me sens terriblement inutile. Toute ma vie, j’ai souhaité être utile à l’ensemble de la société. J’ai agi, disserté, jugé et écrit en ce sens. L’utilité du savoir. J’ai un héritage à transmettre.

— Vous voulez une élève…

— Oui.

— Votre aide est donc intéressée.

« Quelle aide ne l’est pas, dans toute l’histoire de l’humanité ? Je resterai à tes côtés, t’aiderai à trouver ton chemin. Et, en échange, tu recevras mon enseignement. N’est-ce pas là un bon accord ? »

Julia mesure soudain tout l’ironie de la situation : après avoir été l’élève d’une machine, faudra-t-il donc qu’elle devienne l’apprentie d’un Esprit ?

« Baron, qu’est-ce qui me prouve que vous respecterez votre parole ? »

Dans sa tête, l’Esprit a un rire bref.

« Un véritable gentilhomme ne ment jamais, qu’as-tu donc appris jusqu’ici ?

— Le mensonge est partout dans ma société.

—  Alors, c’est qu’elle est très malade. Je pourrais t’aider à la guérir…

—  Commence déjà par m’aider à survivre. J’ai faim. »

Le Baron ne s’offusque pas du passage au tutoiement.

« Je prends ça pour un consentement ! À quelques trois cents mètres, derrière un rocher plat, tu trouveras un trou de marmottes.

—  Tu veux me faire manger de la marmotte ?

—  Tu préfères les racines et les crottes de bouquetin ? »

Piquée au vif, se mure dans un silence vexé.

La faim la tiraille plus durement que jamais.

« La Nature répare tout, Julia. Elle t’a donné la vie, ton goût pour la découverte, ta résistance. Il faut que tu t’appuies sur elle, si tu veux survivre. Tu dois comprendre ses lois. C’est précisément sur la justesse de ses lois, dont toute forme de droit ou de constitution découle, que tu pourras t’appuyer pour corriger les injustices de ta société.

— Je n’ai jamais dit que tel était mon but, Baron.

— Il l’est, bien sûr. Tu n’en as pas encore pris conscience, tout simplement. »

Julia s’arrêta. Elle se retourna, et parla à l’invisible, les poings sur les hanches.

« Je connais la force, la contrainte, et je crois être capable de reconnaître le pouvoir. J’ai fait l’expérience de l’injustice et de l’exil. Mais, je n’ai jamais rencontré le droit. Je suis désolée, tu as mal choisi ton élève. Il me manque les prérequis. La seule loi qui me vienne à l’esprit est celle du plus fort. La soi-disant « constitution républicaine » que j’ai apprise à l’école, l’année dernière, n’est plus respectée depuis longtemps dans la Mégapole.

— Je te répondrai en commençant par la fin, Julia. Si la constitution dont tu me parles n’est pas respectée, alors c’est que tu n’as jamais vécu en république. Tu ignores tout du droit, en effet. Mais, je te l’apprendrai. La loi domine toujours la force parce qu’elle seule peut la légitimer. Tu comprends ?

— Non. »

Le professeur immatériel ne semble pas désarçonné.

« Revenons-en à l’essentiel, Julia. D’après toi, quelle est la toute première loi du monde ?

— Survivre à tout prix, en écrasant son prochain, pour lui voler son pain ?

— Si telle était la première loi, aucune société n’aurait vu le jour. Réfléchis un peu, s’il te plait. »

Vexée, Julia se donne le temps de mieux répondre.

« Agir en respectant toujours la nature des êtres et des choses ? », dit-elle enfin.

— C’est mieux, Julia. Beaucoup mieux. Les lois, en effet, dans leur signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Tous les êtres ont leurs lois. Pour l’homme, les plus importantes sont les lois naturelles, desquelles doivent découler les lois politiques, ou si tu préfères les « constitutions », puis toutes les autres. Jamais, les lois ne devraient avoir pour conséquence de réduire les libertés de chaque individu, mais au contraire de les garantir. Tu comprends, à présent, quelle est la toute première loi naturelle ?

— La liberté de faire tout ce qui ne nuit à la liberté d’autrui.

— Magnifique. »

—  Pourquoi, dans ce cas, l’humanité s’est-elle crue obligée de rédiger d’’autres lois, si cette loi naturelle est si juste et si bonne ?

— Très bonne question, Julia. Mais, je n’y répondrai pas aujourd’hui. Il est l’heure de manger, pour ma meilleure élève. »

En quatre tentatives, Julia ne réussit même pas à effleurer une marmotte ; elle finit par se résigner à manger des racines, en se demandant si elle n’a pas fait avec cet Esprit qui aime tant les lois et la liberté, un marché de dupes. Le subtil Baron, dans sa tête, se tient coi. Mais, à l’heure de s’endormir, Julia se découvre détendue comme elle ne l’avait plus été depuis son départ de l’Observatoire. Cette forme de chaleur mentale, presque paternelle qu’elle sent en elle lui rappelle la présence si rassurante de Roland-17. Pour la première fois, malgré le froid et l’humidité, Julia sourit avant de fermer les yeux.

  1. L’esprit général.

« C’est le littoral que je vois, là-bas ?

— Oui, Julia », répond le Baron.

À l’ouest, dans les brumes lointaines qui montent à l’horizon, un trait bleu est apparu depuis quelques jours, comme dessiné au couteau par quelque peintre géant.

— Et tu crois vraiment que tu vas réussir à me convaincre de revenir vers la Mégapole ?

— Oh, pas avant plusieurs années… »

Son aventure pédagogique avec le Baron est devenue son fil d’Ariane, son repère identitaire quotidien, qui lui évite de se perdre dans la folie, comme dans les labyrinthes chaotiques de la Montagne. Pas-à-pas, presque malgré elle, la Buse et le Baron, comme jadis l’avait fait Roland, la ramènent sur le chemin de sa destinée et l’y maintiennent. Autour d’elle, le panorama aussi a considérablement changé. Elle quitte peu à peu les cimes, renonçant à l’errance dans les marches sauvages de l’empire humain. Mais, ce n’est pas encore un retour à la civilisation, elle s’en défend.

« J’estime qu’il me faudra quatre ans pour te former. J’ai, d’ailleurs, déjà établi un programme strict. Tu vois, nous avons le temps, comme je l’avais quand je suis entré chez les Oratoriens de Juilly. »

L’adolescente serre les dents.

Un programme strict. Et puis quoi encore ?

Elle a vraiment l’impression d’être tombée de Charybde en Scylla. La redoutable bienveillance du Baron est pire que celle, programmée, de Roland-17. Le robot, au moins, ne pouvait pas lire dans ses pensées. La machine, au moins, elle pouvait la frapper, lui donner un prénom. L’Esprit, lui, n’en a même pas.

« Oh, mais j’ai un prénom, dit le Baron. Ou plutôt, j’en avais un. Je m’en souviens vaguement. Je ne suis plus tout à fait sûr de vouloir l’utiliser. Comme le tien, chère élève, il renvoyait à l’Histoire.

— Ah oui ? En quoi « Julia » est-il si historique ?

— Quelle crasse inculture… Et la famille de César, ça ne te dit rien ?

— C’est juste italien, comme mon père.

— Juste italien ? Les Iulii prétendaient descendre d’Ascagne, être originaires de Troie.

— Ascagne ?

— Le Troyen qui, selon Virgile, fut le fondateur d’Albe, la ville où naquirent Rémus et Romulus.

— Et dire que je me croyais savante. »

L’Esprit du Baron sembla sursauter, dans sa tête.

L’équivalent d’un rire.

« La dérision est une merveilleuse arme intellectuelle. Certains de mes contemporains, paix à leurs âmes frivoles et désordonnées, la pratiquaient avec brio. Oh, tu aurais plus rigolé avec eux qu’avec moi. Mais ils auraient obscurci ta route philosophique. Je suppose qu’ils ont dû gâcher aussi ce beau projet de rassemblement des connaissances de Monsieur de Diderot.

— Attends, tu parles de l’Encyclopédie, là ?

— Ils l’ont donc entièrement rédigée, finalement ? Lorsque je suis passé de l’autre côté, le projet battait sévèrement de l’aile. La censure royale, d’une part, et toujours un contributeur en retard, d’autre part. Si tu la connais, c’est qu’elle s’est transmise au fil des âges. Son contenu est-il réussi, dis-moi ?

— Heu… Je ne l’ai pas lue, je regrette. »

L’Esprit a l’air sincèrement troublé.

— Comment peux-tu connaître des choses par leur nom, sans connaître en même temps leur substance ? Quel genre d’éducation as-tu donc reçue ? Te faisait-on apprendre par cœur les tables des matières ? Tout cela est bien consternant…

— Et ton prénom, c’est Fernand, de la famille de Je-Sais-Tout, c’est ça ? »

Le Baron prend son temps pour répondre. Sans doute, la dérision était-elle un peu trop forte.

« Mes parents m’ont fait baptiser, en l’an de Grâce 1689, du prénom Charles-Louis.

— Tiens, donc. Charles-Louis de Je-Sais-Tout, donc.

— En fait, plutôt de Secondat.

— Ah. Bon alors, Charles-Louis de Secondat, Baron de Je-Sais-Tout !

— Et, accessoirement, aussi Baron de la Brède et de Montesquieu. »

Julia en reste interdite, un long moment.

Montesquieu ?

« C’est incroyable, dit-elle enfin, d’une voix blanche, rêveuse. Je suis en train de discuter avec le fantôme de Montesquieu, l’auteur de l’Esprit des Lois, et des Lettres persanes, si je me souvient bien.

— Oui. Et aussi des Causes de la grandeur des romains et de leur décadence ; et, je dois admettre que les aventures d’Usbek et de Rica n’étaient qu’une pochade, commise des années avant mon maître-ouvrage. Cela n’avait rien de comparable. Mais, j’imagine qu’à part le titre, ça ne te dit rien.

— Non, en effet. Comme tu le vois, je ne connais que le titres.

— C’est mieux que rien.

Le Contrat social, c’est toi aussi ?  

— Ah non, je regrette.

— Alors, c’est l’autre, là, Jean-Jacques Rousseau.

— Tiens ? Le petit génie genevois aurait donc réussi à finir au moins un ouvrage ? C’est très étonnant, car il avait peu de constance. Quand je pense qu’il voulait faire la critique de mon maître-ouvrage avec ses Institutions politiques. Manifestement, ce projet-là n’a jamais abouti, même après ma disparition.

— Ben, ça ne me dit rien, en effet… Mais, à l’école, on vous cite toujours en même temps…

— Quoi ? Quelle insulte ! Le parlementaire et l’autodidacte sur le même bureau.

— …un peu comme Platon et Aristote, en fait », poursuit Julia.

— Cela n’a rien à voir ! » s’insurge le Baron, outré.

Julia a touché la corde sensible, et parfaitement compris l’art délicat de la dérision.

Même si les méthodes pédagogiques du Baron ne brillent pas par leur modernité, Julia se laisse séduire, peu à peu, par ces longues discussions, entrecoupées de traits d’esprit. Finalement, ce Charles-Louis de Secondat, Baron de la Brède et de Montesquieu, a bien plus de répondant que Roland, alors même qu’il n’a aucune connaissance relative à ce qui est, pour lui, le futur, et pour Julia le passé déjà lointain. C’est beaucoup plus amusant qu’elle ne l’aurait cru. Et, surtout, elle retrouve le plaisir qu’elle avait découvert de taquiner son infortuné professeur. Et si, de surcroît, elle apprend quelque chose, ma foi, pourquoi s’en plaindrait-elle ?

L’après-midi, du coup, s’écoule paisiblement, l’invisible Baron boudant d’abondance ; Julia en profite pour faire un peu de botanique, à laquelle le juriste du XVIIIème siècle n’entend rien. Elle trouve, dans ses pérégrinations, des plantes aromatiques, de la menthe fraîche, et quelques champignons, qu’elle cuisinera dans la soirée. Elle améliore son ordinaire, en somme.

Le soir venant, assise en tailleur devant un petit feu de bois, d’où s’élèvent des escarbilles, Julia décide de faire sortir l’Esprit de sa léthargie, comme d’autres entameraient une partie de billes. Avec cette trompeuse nonchalance des joueurs patentés.

« Tu sais, Baron, j’ai profité de ton silence pour réfléchir à l’Histoire. »

Pas de réaction. Elle s’y attendait.

« Est-elle vraiment utile ? Si l’on veut réorganiser la société, et l’améliorer significativement, pourquoi s’embarrasser des solutions du passé qui, toutes, ont échoué à garantir le bonheur des êtres humains ? Je crois me souvenir que certains préconisaient des autodafés… Ne devrait-on pas brûler toutes les archives ? »

Toujours pas de réaction. Julia commence à s’inquiéter.

« La liberté, c’est ce que l’on fait au présent, n’est-ce pas ? Elle seule doit nous gouverner, et non l’Histoire qui nous enchaîne…

— Comme tu y vas, chère Julia… »

Bingo, se dit la jeune fille.

« Vois-tu, reprend le Baron, plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme ce que j’appelle un « esprit général » qui en résulte directement. C’est de cette façon que se forme l’identité d’une nation, d’un Etat. L’Histoire est la seule manière d’accéder à « l’exemple des choses passées », au récit initiatique des communautés, au fil du temps, qui leur permet de se construire, de se réinventer, de survivre aux crises qu’elles traversent. Faire fi de l’Histoire, c’est renoncer au sens même de ce qu’est une société. Tu comprends ?

— Je crois. »

Julia réfléchit intensément, le poing posé sur la bouche.

« En somme, cela signifie qu’un peuple sans histoire ne peut être libre.

— Tu viens de saisir un point essentiel. De la même manière, il n’y a pas de vraie liberté sans lois, puisque le but de celles-ci, justement, est…

— …de respecter l’esprit général de la société qu’elles doivent régir, si j’ai bien suivi. Mais, que fais-tu des « mauvaises » lois, celles qui sont imposées par un pouvoir tyrannique, par exemple ? Ne sont-elles pas une négation de l’Histoire ? La preuve de sa faiblesse ? »

Bien qu’il soit impalpable, Julia fut certaine que le Baron se frotte les mains.

« Le pouvoir en place peut toujours faire des lois, c’est l’une de ses prérogatives les plus importantes. Mais il y a des lois qui échappent au pouvoir des hommes. Celles divines et celles naturelles. Une législation qui ne s’y conformerait pas peut voir le jour, Julia. Tu as raison : il y a eu de « mauvaises » législations à chaque époque de l’histoire de l’humanité. Et, il y en aura encore. Mais les lois contre-nature jamais ne perdurent. Une société dont le droit bafoue la liberté et l’égalité naturelles de l’Homme, est viciée à la base ; condamnée à périr, tôt ou tard. »

Julia fit quelques pas, en s’éloignant du feu. Les constellations brillent dans le ciel.

« J’aimerais pouvoir le croire, Baron. Vraiment. Mais, là-bas », dit-elle en pointant la ligne d’horizon lointaine, moutonnée de nuages ténébreux, lourds, révélateurs d’un littoral invisible, « dans la société d’où je viens, la loi ne sert que l’injustice et les puissants. Elle justifie leur violence. C’est pourquoi mes parents m’ont emmenée ici. Et, même armée de mille constitutions, je n’y retournerai pas. »

Un tonnerre éclate au loin, comme si le Baron avait frappé du plat de l’épée contre le bouclier de la nuit.

« Ta réaction est le résultat de ton expérience, d’une part, et de ton ignorance, de l’autre. Tu as vécu des crises, c’est vrai, mais tu as beaucoup à apprendre. Je n’aurais pas dû pousser ta réflexion si tôt dans cette direction. Reprenons simplement la leçon où nous l’avions laissée, hier. Quel était le sujet, déjà ? »

Julia hausse les épaules.

« Les Nations européennes, leur histoire et leur développement », récite-t-elle.

Elle souffle.

« Je ne suis même pas certaine de savoir ce qu’est une nation.

— C’est pourtant évident, Julia. »

Ah, cette phrase : sans doute le degré zéro de la pédagogie, toutes écoles confondues.

— Je t’écoute, Baron-bourreau », dit l’élève, résignée.

« Les nations sont à l’égard de tout l’univers ce que les individus sont à l’égard de la société à laquelle ils appartiennent. Comme les familles qui les composent, elles sont de grandes communautés organisées en États. Celles de l’Europe, bien qu’elles gardent chacune leur identité propre et qu’elles soient gouvernées par un droit particulier, partagent un « esprit général » né de leur histoire commune, souvent tourmentée, et marquée par leurs nombreux conflits. Tu me suis ?

— Je ne vois pas bien la différence entre Nation et État, mais ça viendra, j’imagine. Pourrait-on, au moins, choisir une seule nation, pour commencer ?

— Je te l’accorde, Julia. Tiens, commençons par celle qui est la mère des libertés fondamentales. Tu vois de laquelle je veux parler ?

— Ne me dis pas que c’est la France…

— La France n’a certainement pas inventé la liberté. Quant on regarde la monarchie dont elle s’est dotée, au cours de mon siècle, il est difficile d’y voir autre chose qu’un vulgaire despotisme.

— Tu es dur. Et les Lumières ? Elles venaient de France, il me semble.

—Si tu parles du mouvement philosophique qui a choisi d’adosser son amour de la rationalité à un solide esprit critique destiné à améliorer les sociétés, il est européen, Julia, pas français. Il s’appelle Illuminismo, en Italie, Aufklärung, en Germanie, et, Enlightment, en Angl…

— Mais bien sûr ! C’est de l’Angleterre, dont tu veux parler, n’est-ce pas ?

— Oui. J’y ai beaucoup voyagé, j’admire ce pays. T’avais-je déjà dit que…

— Va pour l’Angleterre, Terre de la Liberté ! », dit Julia, forçant légèrement son enthousiasme, pour s’éviter un récit supplémentaire. Par quoi commence-t-on ? Un exemple édifiant ? Le récit palpitant d’un événement historique ? Une victoire militaire éclatante ?

— Parlons plutôt de l’habeas corpus ; tu sais déjà ce que c’est, n’est-ce pas ? »

Julia lève les yeux au ciel, mais les constellations ne font rien.

  1. La guerre des principes : premier temps.

Avant que ne tombent les premières neiges, Julia et le Baron ont déjà consacré une bonne dizaine de séances à l’Angleterre, et la jeune fille n’a pas rechigné. Le contrat semble convenir aux deux parties : connaissances contre compétences, réflexion contre alimentation, survie et philosophie. L’histoire de l’Angleterre, telle qu’elle lui est racontée par le Baron, agrémentée par les souvenirs de son voyage de deux ans, est une formidable épopée de la liberté politique. Et, contre toute attente, Julia s’amuse. Elle a compris ce fameux « habeas corpus » : les Anglais ont eu le talent, l’audace, de garantir la liberté civile et la liberté politique sans jamais recourir à leur affirmation par la loi écrite, en interdisant simplement les arrestations arbitraires. Un siècle avant la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, il a suffi d’un contrat entre le Roi et le Parlement qui, mutuellement, se promettaient de respecter l’habeas corpus dans l’exercice de leur pouvoir, pour transformer à jamais le destin d’une nation tout entière. En regard, la France, elle, a longtemps cherché à retrouver son équilibre après la Révolution de 1789, et son cheminement a été bien plus sanglant, des excès de la Terreur à ceux de l’Empire.

Julia, assise sur une pierre plate devant l’entrée de la grotte étroite où elle a passé la nuit, bien emmitouflée dans les peaux qu’elle a tannées puis cousues en suivant les indications du Baron, regarde poindre l’aube. La lumière du jour glisse vers elle comme un lent tsunami, en transformant sur son passage le monde végétal et minéral en un ballet féérique de scintillements muets.

Le cri qu’elle entend, en léger décalage avec la lumière, est celui du rapace.

La Buse variable continue à la suivre dans ses pérégrinations et, sans en être l’incarnation, l’oiseau-Liberté partage toujours l’humeur du Baron. S’il tourne en rond dans le ciel, le professeur s’énerve ; si la leçon pataugeait, il s’ébroue, et lorsqu’il s’envole avec grâce dans l’azur, elle est finie. Le rapace vient de se poser sur une pierre assez éloignée du foyer que Julia s’efforce de ranimer : comme pour bien lui montrer que sa résistance à l’hiver est bien supérieure à la sienne.

Julia plonge son regard dans les yeux d’or de la buse.

« À quelle heure, Monsieur de Montesquieu a-t-il prévu la prochaine leçon ? », lui demande-t-elle.

L’oiseau ne répond pas, bien sûr.

« Tu es bien matinale, Julia, dit le Baron dans sa tête.

— J’aime simplement voir l’aube se lever. Elle me rassure.

— Ça tombe bien. Dis-moi : es-tu prête pour une petite guerre ? »

Julia a l’habitude de ses entrées en matière pédagogique, destinées à la destabiliser.

« Allons-nous convoquer le grand Thucydide ?

— Non, non. Laissons-là le Péloponnèse et cette guerre à nulle autre pareille entre Sparte et Athènes ; ce n’est pas à une guerre militaire que je te convie ce matin.

— Ah ? Une guerre philosophique, alors ?

— Rhétorique, plutôt. Je te propose d’atteindre le super summum. »

Le Baron gagne encore : elle est mal à l’aise. Pour se donner une contenance, Julia continue d’agiter le bout de bois à demi-calciné dans le feu renaissant. Elle se concentre d’abord sur l’adjectif qualificatif. Elle sait ce qu’est la rhétorique. Les Grecs en furent les premiers maîtres : Gorgias, Protagoras, Isocrate et Démosthène. La maîtrise de l’argumentation, voilà leur pouvoir : qu’elle soit à charge ou à décharge, dans le cadre judiciaire, qu’elle démontre l’exactitude d’un fait ou fasse l’éloge d’un personnage public, ou encore qu’elle aide à la prise de décision dans une assemblée, la rhétorique est l’art sublime de la persuasion. Dans une guerre rhétorique, donc, vaincre l’adversaire, c’est le convaincre. Ça, c’est facile à comprendre. Par contre, le « super-summum », elle n’a aucune idée de ce dont il s’agit, sinon que c’est de latin…

« Es-tu prête ?

— Quelles sont les règles ?

— Il n’y en a qu’une, très simple : ne jamais couper la parole à son adversaire.

— D’accord.

— À la bonne heure ! Choisis ton principe, vite !

— Mon quoi ?

— L’idée, la valeur, le concept, la vérité que tu vas défendre. »

Julia commence à comprendre, et tente de gagner du temps.

« Laquelle as-tu choisie, Baron ?

— Aucune, je te laisse la priorité.

— Qui sera le juge de notre combat ? Qui nous départagera ?

— Nous nous départagerons nous-mêmes, bien sûr. As-tu déjà entendu parler de guerres qui se déroulent sous le regard d’un juge ? Notre talent oratoire sera notre seule arme. Le vainqueur et le vaincu se reconnaîtront avec honnêteté, le moment venu.

— Dans ce cas, l’issue ne fait aucun doute…

— Tu préfères déclarer forfait ?

—  Hors de question !

— Énonce ton principe, alors, et commençons ! »

L’oiseau s’agite. C’est que le Baron est fébrile, surexcité. Sans doute, il s’attend à ce qu’elle choisisse la liberté, afin de mesurer la qualité de son enseignement à l’aune des arguments qu’elle avancer. Bien sûr, elle ne lui fera pas ce plaisir.

« L’égalité. Je défendrai l’égalité, Baron. »

Au loin, le tonnerre gronde, comme un signal.

« Tu as mal choisi. Tu m’obliges à convoquer la liberté, et, nous savons déjà, toi comme moi, qu’elle est supérieure à l’égalité. Elle est inscrite dans la nature même de l’Homme, tel que Dieu l’a voulu. Elle est son libre-arbitre, la possibilité qu’il a de choisir seul son destin. Tu perds la première bataille.

— Cher Baron, cette précipitation avec laquelle tu assènes tes arguments, trahit à la fois leur insuffisance et leur fragilité.

— Bien tenté, ma chère élève, mais, vois-tu, en rhétorique, les attaques formelles sont toujours les plus faibles. Tu ne m’as encore fourni aucun contre-argument.

— Par délicatesse, car tu m’as appris le respect de mon aîné. Mes arguments arrivent, mais sans se presser, car, comme les armées de Darius ou les éléphants de Hannibal, ils sont légion, mais aussi et surtout parce qu’à dire vrai, ils sont déjà en position dans ton propre camp et qu’il me suffit, d’un trait oratoire, de les retourner contre toi.

— Poétique, c’est déjà ça.

— Si la liberté est bien inscrite dans le cœur de l’Homme, c’est avant tout parce que celui-ci possède à l’Etat de Nature une égalité essentielle, comme l’ont bien rappelé ces deux Anglais que tu n’as cessé de me citer : Thomas Hobbes et John Locke. Je t’ai bien écouté, Baron.

— Continue…

— Avec plaisir ! Le premier, auteur du Léviathan, a vécu dans une Angleterre en proie au chaos et dans son Etat de Nature, les hommes sont dans un état de guerre permanente, parce qu’ils sont, justement, égaux en solitude et en puissance, en l’absence de toute organisation politique. Ils se comportent comme des… »

La Buse variable lance un cri d’alerte et prend son envol.

« Des loups ! Ils viennent par ici ! Julia, fuis ! »

Pendant une seconde, la jeune fille pense qu’il s’agit d’une manœuvre du Baron pour lui faire perdre le fil de son raisonnement. Mais, dès qu’elle voit la meute surgir de la colline qui se trouve à quelques trois cent mètres à l’est de sa position, elle comprend.

Ils sont quatre, peut-être cinq.

Leur pelage est gris, sombre, sale.

Ils sont faméliques, mais ils cavalent droit sur elle.

L’un d’eux, les yeux fous et l’écume à la gueule, semble atteint d’une sorte de gale.

Julia se lève précipitamment. Elle jette un coup d’œil à la grotte dans laquelle elle a passé la nuit. Si les loups la coincent là-dedans, elle mourra.

Elle regarde au-delà de la grotte, vers l’ouest.

Là, juste à flanc de la montagne la plus proche, à quelques deux cent mètres plus bas vers l’ouest, elle avise une sorte de balafre noire dans la roche. Comme une fissure. Étroite, difficile d’accès. Si elle s’y refugie, les loups ne pourront pas la suivre en meute. Mais, elle devra se battre contre l’un d’eux, au moins.

Julia s’élance, pousse de toutes ses forces sur ses jambes.

« Tes arguments sont faibles, Julia. Je n’ai évoqué ni Hobbes, ni Locke, dans mon propos. »

Julia, qui s’est mise à courir, a du mal à y croire.

— Baron, les loups !

— Quoi, les loups ? Ne peux-tu mener deux combats à la fois ? Courir et réfléchir en même temps ? Sème donc ces loups si tu le peux, mais reconnais, en même temps, que tu n’as rien compris à la rhétorique. Rien ! Tu lances tes arguments comme des boulets. Tu peux lutter beaucoup mieux que ça, ma chère ! Réagis ! »

La vue de Julia commence à se troubler, tandis qu’elle redouble d’effort pour distancer les loups. Elle jette un nouveau coup d’œil en arrière : les prédateurs affamés se rapprochent inexorablement.

Julia atteint les lèvres minérales de la fissure, très irrégulières et, sans réfléchir, saute.

 

  1. La guerre des principes : second temps.

Julia est environnée par les ténèbres ; ses pieds, après avoir eu le temps de battre dans le vide, ont frappé une sorte de corniche en pente douce. Elle a fait un roulé-boulé et s’est retenue de hurler de douleur quand sa cheville droite a heurté une roche en surplomb. En-dessous, la faille continue, se perd dans la nuit.

« Dois-je descendre plus bas ?

— Dans mon estime ? Ce serait difficile.

— Je parle de la fissure, Baron !

— Ne t’inquiète pas. Les loups vont mettre du temps à se décider à descendre. La fissure est très étroite. Ils hésiteront à s’y engager un après l’autre ; leur instinct, leur dicte, depuis l’aube des Temps, l’attaque en meute. Et ta réponse à mon assaut rhétorique, alors ? »

Julia s’efforce de retrouver une contenance.

Il n’est pas question de lâcher, de reculer indéfiniment.

« Pour Thomas Hobbes, reprit Julia, en scrutant la faille et retrouvant le fil, la seule liberté que possèdent les hommes est conditionnée par leur souci constant de rester en vie, au jour le jour ; comme moi, en ce moment précis. Elle est donc « seconde » par rapport à leur égale condition de précarité. Pour John Locke, il n’en va pas autrement, puisqu’il affirme qu’une authentique liberté n’est possible que par les lois civiles sanctionnées par l’Etat. L’homme est propriétaire de ses libertés, mais il ne peut véritablement les exercer qu’après le pacte social. Dans les deux cas, la liberté n’apparaît donc que comme une conséquence de l’égalité naturelle de l’Homme, que celle-ci soit envisagée de façon positive ou négative. L’égalité prime. »

Les têtes triangulaires des loups viennent d’apparaître dans le champ de vision de Julia.

« Pas mal, Julia. C’est un peu scolaire, mais ça a une certaine cohérence et, c’est déjà une victoire !

— Et pour les loups, là ?

— Tu ne peux pas rester ici, Julia.

— C’est amusant, parce qu’en sautant, c’est exactement ce que je me suis dit. Je vais mourir ici. »

Julia se recroqueville.

Elle redoute les loups, mais elle craint aussi de s’engager dans la partie la plus profonde de la fissure. Elle prend conscience qu’elle partage une forme d’animalité avec la meute.

Une animalité qui, en cet instant précis, l’éloigne de l’esprit du Baron autant, sinon plus, que l’échange de politesses rhétoriques que lui continue imperturbablement de mener.

« Cette idée d’égalité naturelle, Julia, n’est pas si mauvaise que ça, dit l’Esprit. Je suis prêt à l’admettre. Mais, de quoi débattons-nous ? Ce n’est pas l’Etat de Nature qui compte le plus, à mes yeux, Julia, mais bien l’état social. Or, dans celui-ci, une fois que le Pacte passé entre les hommes, c’est la liberté qui domine. Liberté des Nations, liberté des Etats et de la forme des institutions dont ils se dotent ; et, surtout, affirmation des libertés fondamentales des individus, que la loi civile seule garantit. Au fond, nous sommes d’accord, Julia, c’est bien l’égalité qui vient en premier, mais elle ne fait que préparer le triomphe de la liberté. Ai-je gagné ? »

Julia ouvre la bouche pour répondre, mais un choc sourd, suivi d’un feulement rauque, l’en empêchent. La louve galeuse, car c’est une femelle, Julia le sent, vient de sauter dans la fissure. Babines retroussées sur des dents noires, la plupart brisées, elle étale son regard jaune sur Julia.

Elle va attaquer.

« Julia, je ne peux rien faire pour t’aider », dit le Baron sur un ton soudain dépité.

La jeune fille ne répond pas. Elle sait qu’elle n’aura pas de seconde chance.

Elle se ramasse sur elle-même, prête à bondir.

La bête, en face, sembla faire de même, prête à mordre.

Hors de la faille, les mâles plus forts et plus timorés se mettent à hurler comme pour l’encourager.

Elle s’élance, mais Julia est prête. Elle n’esquive pas. Elle interpose son bras entre la gueule dégoulinante de bave et sa gorge. Les crocs s’enfoncent dans sa chair, mais avec moins de force qu’elle ne l’aurait supposé. Ce qui la marque le plus, ce fut la puanteur. L’haleine de la louve était fétide. Elle doit être gravement malade et la meute l’aurait sans doute tuée ou rejetée, tôt ou tard. La bête joue sa place dans le clan. Julia comprend tout ceci en un clin d’œil. Elle roule au sol, avec la bête entraînée par son élan, et garde son avant-bras bien engagé dans la gueule du loup, qu’elle bloque ainsi en position ouverte. De sa main libre, elle attrape un morceau de roche ; un caillou lourd, sans forme, mais avec mille tranchants.

Un caillou qui attendait peut-être ici depuis mille ans.

C’est « son » caillou, son arme de combat, vaille que vaille.

L’animal sauvage se débat et fouette l’air de ses pattes arrières dont les griffes ne parviennent pas à trouver la chair de Julia. La jeune fille pousse de toutes ses forces. Après deux roulades, dans une obscurité quasi-complète, Julia se retrouve assise à califourchon sur le ventre haletant de la louve, en position dominante, le bras toujours coincé. De sa main libre, elle frappe de toutes ses forces. Sur le museau, sur le front, sur les oreilles, sur la gueule, sur les dents qui immobilisent son propre bras. Elle se blesse elle-même, se met à crier, perd tout contrôle, déchaine une violence pure, qu’elle ne soupçonnait posséder.

La bête, ensanglantée, tente de se dégager.

Julia la repousse violemment. Et frappe encore, de plus en plus fort, jusqu’à sentir l’étau des mâchoires se desserrer, lentement. Le corps de la louve, entre ses jambes, depuis mou, puis cesse de bouger. La gueule de la vieille femelle, à quelques centimètres du visage de la jeune fille, déformé par la rage, n’est plus qu’un magma de chair rouge, d’où émergent quelques dents brisées. La louve lance un dernier regard à son adversaire. Il y a, dans ce regard, quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance. Julia le trouve insupportable. Libérant son bras, elle prend la pierre dégoutante de sang à deux mains, et bandant tous les muscles des bras et des épaules, assène un dernier coup sur le crâne du loup. Il y a un craquement sec.

Là-haut, les autres loups cessent soudain de s’agiter.

Julia rejeta la tête en arrière, et, hurle sa joie, son triomphe.

Au bout d’un moment, elle lâche la pierre, avec une forme de regret, une douleur qui remonte le long de ses phalanges, de son avant-bras, jusqu’à sa gorge. Un rire nerveux monte, et elle ne parvient pas à le retenir. Entre deux hoquets, elle s’adresse au Baron.

« Oh, l’Esprit ! Es-tu là ?

— Oui…

— Alors dis-moi, que suis-je ? »

L’Esprit ne répond pas, comme s’il méditait.

« Tu disais que tu avais gagné, c’est ça ? insiste Julia. Que la liberté est puissante dans l’état social ? Que l’état social compte plus que l’Etat de Nature ? C’est ça, ton argument ? Soit, dit Julia dans le souffle court, animal. Mais, pour être libre, il faut être en vie, n’est-ce pas ?  Toutes les créatures sont égales face à la mort. Regarde cette louve : elle était mourant, mais elle était libre. Jusqu’à ce jour. »

D’un doigt tremblant, Julia montre le caillou ensanglanté, puis regarde sa propre main.

« Jusqu’à cette pierre. Jusqu’à cette main. Et, à présent, regarde-là ! Elle gît, morte, à jamais prisonnière de cette crevasse sans nom. C’était elle ou moi. N’étions-nous pas égales face à la mort ?

— Tu changes de sujet, Julia.

— Pas du tout, Esprit sans force ! La liberté n’est qu’un luxe offert à ceux qui vivent dans des sociétés où le droit la garantit, la protège. En dehors de l’Etat social, il n’y a qu’une égale précarité. Lorsque survient la violence, il n’y a plus que l’égalité. Voilà où je veux en venir, et c’est parfaitement dans le sujet. »

Julia a presque craché sa dernière réplique.

L’Esprit ne répond pas.

Les autres loups s’éloignent, comme si, le spectacle leur avait coupé la faim. Comme si la peur était plus forte que la faim. Leurs têtes triangulaires de carnassiers disparaissent doucement.

Ils ne reviendront pas.

Julia le sait comme si elle était le chef de leur meute.

Ses battements de cœur ralentissent, à regret. Mais, l’autre combat n’est pas fini.

« Je vais te résumer mon analyse, Baron. À l’Etat de Nature, il n’y a que précarité et peur. À l’Etat social, les hommes bénéficient d’une forme de liberté, parce que la loi retient les plus forts, fait reculer la précarité des faibles. La loi peut faire cela, parce qu’elle est sanctionnée par l’Etat et que tous y sont également soumis. Si la loi n’existe pas sans l’égalité, et si la liberté n’existe pas sans la loi, cela ne signifie-t-il, dans un raisonnement logique, que la liberté n’existe pas sans l’égalité ? Cette dernière prime, donc : tout part d’elle, tout y revient. »

— Je suis fier de toi », Julia, murmura la voix désincarnée du Baron de la Brède et de Montesquieu.

Mais, le ton qu’il emploie signifie autre chose. Il semble vexé.

« Tu as gagné la guerre. Que vas-tu faire de cette victoire ? »

Julia, couverte de sang, comme une Vestale qui vient de procéder au sacrifice rituel d’un animal, n’a pas l’intention de s’excuser de son triomphe. Au contraire, elle le savoure avec un sourire carnassier.

« J’ai ma petite idée. »

 

  1. Pédagogie inversée.

 

« L’histoire du futur ? C’est cela que tu veux m’apprendre ? », dit le Baron, outré.

Julia a fini ses ablutions e éprouve la morsure du froid après celle du loup.

« Exactement, l’histoire du futur. Enfin, de ton futur. Et je commencerai, Baron, souffla-t-elle, par l’année de ta mort. Je ne te ferai pas l’affront de t’en demander la date et les circonstances, parce que tu vas me les donner de ton propre chef, n’est-ce pas ?

— L’an du Seigneur 1755. J’avais soixante-dix ans. J’ai été emporté par la fièvre.

—  Qui était roi de France ?

—  Un Bourbon navrant, qui se vautrait dans l’absolutisme.

—  Et bien, après ta mort, la monarchie française s’est effondrée.

— Comme ça, d’un seul coup ?

— Presque. Il y a eu une Révolution, à Paris, en 1789. La Bastille est tombée, les Etats-Généraux ont été réunis et se sont transformés en Assemblée Nationale Constituante, après le serment du Jeu de Paume. Tout s’est fait très vite. Et après une brève période où le roi, Louis XVI, est resté en place, c’est la République qui a été instaurée. Ah, et il y a eu aussi une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui a été rédigée sur le modèle de celles américaines, rédigée après la guerre d’indépendance contre l’Angleterre.

— Tout cela n’est que billevesées !

— Tout est vrai, au contraire. Du moins, tout es tel que je l’ai appris, en cours.

— Continue.

— Avec la République est venue la Terreur et un avocat, Robespierre, a gouverné la France en décapitant à tout-va les ennemis du régime. Il a fini, lui aussi, par y passer. La vengeance du peuple, je crois.

— On dirait un mauvais conte politique, Julia.

— Je suis désolée. Bon, après, c’est Napoléon.

— Qui ?

— Napoléon Bonaparte. Il est né en Corse. Il a mis fin à la révolution, fondé un empire, conquis l’Egypte et l’Europe, fait rédiger un Code Civil, et…

— Un Corse a conquis l’Europe ?

— Oui. Mais, il a été écrasé, et les monarchies européennes se sont réunies en Congrès à Vienne, en 1815, pour rétablir leur autorité dynastique.

— Et donc, tout est rentré dans l’ordre, alors ?

— Pas du tout. Les peuples n’ont pas voulu se soumettre à nouveau aux pouvoirs royaux sous l’autorité desquels ils avaient vécu. Le printemps de l’année 1848, ce fut le « Printemps des Peuples ». Des révolutions éclatèrent partout. Il y a eu une république en France, puis à nouveau un empire.

— Un autre Corse ?

— Le neveu de Napoléon prit le pouvoir. Mais, je sais très peu de choses sur cette période car je n’écoutais guère les leçons. Cette année-là, mes parents faillirent divorcer et j’étais très angoissée.

— Divorcer ? Était-ce autorisé ?

— Oui, c’était dans le Code Civil de 1804.

— Et l’Eglise a accepté cela ? Sans excommunier ton demi-empereur ?

— Alors, sur la question des rapports entre l’Eglise et l’Etat, mes connaissances sont encore plus vagues, mais il me semble me souvenir que Napoléon avait signé avec le Pape de l’époque un sorte de pacte, un « concordat » je crois. Mais, bon, tout cela n’a pas vraiment d’importance puisqu’il y eu, ensuite, la séparation entre l’Eglise et l’Etat par la loi de 1905.

— Ton « histoire du futur » est de moins en moins crédible, Julia !

— C’est pourtant ce qui est arrivé, Baron, sous la Troisième République.

— La troisième république ? Combien il y en eu ?

— Sauf erreur de ma part, six en tout.

— Extravagant ! Quel peuple serait aussi stupide pour tenter six fois la république ? Je suis bien certain que jamais les Anglais… Rassure-moi, Julia, l’Angleterre, si elle existe encore, n’a pas sombré une deuxième fois dans la dictature ou renoué avec l’absolutisme, n’est-ce pas ? »

Julia réfléchit brièvement.

« À ma connaissance, non. Les Anglais ont toujours gardé cette sorte de régime, à la fois monarchique et parlementaire, dont tu m’as longuement vanté les mérites.

— Magnifique ! Ah, l’Angleterre : jamais elle n’a laissé les vicissitudes européennes l’entraîner.

— Heu, si. En fait, cela est arrivé à deux reprises, au cours du XXème siècle, en 1914, puis en 1939. Ces guerres mondiales, en ayant des répercussions sur des territoires et des populations bien au-delà de l’Europe elle-même, de l’Afrique à l’Asie, firent plusieurs millions de morts. »

L’Esprit de Montesquieu, étonnamment, ne réagit pas à cette annonce.

« Qu’est-il advenu de la sixième République ? Je suis curieux : s’il n’y en a pas eu une septième, c’est donc qu’elle a été l’aboutissement de la recherche du meilleur gouvernement, non ?

— Pas vraiment. Sa constitution date du 19 juillet 2027, et elle a été votée après une longue période d’instabilité politique et économique, accompagnée d’insurrections.

— Voilà la bonne nouvelle qui manquait dans ce futur morbide que tu me contes ! J’ai l’impression d’avoir découvert une marguerite en plein désert.

— Ne te réjouis pas trop vite. Je vais devoir l’effeuiller jusqu’à « pas du tout ».

— Je ne comprends pas ta phrase.

— Pardonne-moi, c’est une vieille expression. Enfin, pas vieille pour toi, mais… Bon, enfin, ce que je veux dire c’est que même si cette sixième république, sous laquelle je vivais, n’a pas été renversée, il n’en reste pratiquement rien : aucune des valeurs sur lesquelles elle a été bâtie n’est encore respectée.

— Vous n’avez plus d’éducateurs ?

— Si ! Mais tous ces mots sacrés que l’on récite à l’école, l’égalité et la liberté, ne nous sont plus transmis que par pure habitude. En définitive, c’est le souci du quotidien, de la satisfaction des désirs immédiats qui l’a emporté. C’est, comme le disait mon père, chacun pour soi.

— « L’amour du plus grand nombre se refroidira ».

— Pardon ?

— Je citais les Évangiles. Tu vois, Julia, ce que tu me décris est pire que tout ce que tu as déjà dit. Tout ce que j’aurais pu imaginer. Mais, j’y crois. Il s’agit, manifestement, de la disparition de la plus importantes de toutes les vertus antiques qui forgèrent l’Europe : l’amour de la cité. Ton époque l’a donc perdu.

— Et définitivement, semble-t-il.

— Oh… »

L’esprit du Baron marque une pause. Julia est sûre que s’il avait eu un corps, Montesquieu aurait toussé, ou se serait raclé la gorge en secouant la tête de gauche à droite.

« Rien, dans l’humanité, n’est jamais définitif, ma chère élève. L’égoïsme et l’apathie semblent dominer cette société mourante dans laquelle tu as grandi. Mais, l’histoire a déjà connu ce genre de situation. Souviens-toi de la chute de la République romaine, tu as dû en entendre parler, non ? »

Julia se trouble. C’est justement une leçon d’histoire que lui a donnée Roland-17 et, soudain, le souvenir de l’odeur du chocolat chaud que le robot avait l’habitude de lui préparer, le matin, avant chaque séance de travail, envahit sa mémoire. Elle retient ses larmes à grand peine.

« Oui, Baron. Je connais cette partie-là de l’histoire : des tentatives de réforme des frères Gracques jusqu’à la dictature de César. La fuite de Pompée, l’exécution de Cicéron, tout ça.

— On ne t’a appris qu’une succession de faits, je le crains.

— Tu n’as pas le droit de dire ça…

— Je pense que si, au contraire. L’Histoire est un discours, pas une récitation. Je t’aurais expliqué, moi, que la république romaine n’est pas morte à cause de ses institutions, qui étaient parfaites, mais précisément à cause des réformes qui ont altéré celles-ci, au motif de la sauver. Les frères Gracques, Tibérius d’abord, puis Caius, en voulant aider le Peuple, ont autorisé la réitération des magistratures, et ouvert la voie vers une professionnalisation de la vie politique. Les réactions aristocratiques, comme la tentative de Pompée de se faire passer pour l’homme providentiel qui sauverait Rome du chaos, a eu pour effet le l’aggraver, et de rappeler au Peuple le souvenir honni de la monarchie. Et quand César a multiplié par deux le nombre de sénateurs et cumulé, à son tour, les magistratures, ceux qui avaient une culture politique ont cru voir les prémices d’une dictature, et ont fomenté un complot.

— Mais César voulait la monarchie, non ?

— Au début, peut-être l’avait-il envisagée, mais comme je l’ai écrit dans mon ouvrage sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, lorsqu’il vit que le peuple de Rome cessait alors de l’acclamer, il y renonça. Il haïssait les sénateurs. Il les molesta. Le sang qui a coulé sur les pierres du Sénat, ce n’était pas pour sauver la république. C’était une vengeance. Et, après César, il était impossible que la république pût se rétablir, car les Romains avaient perdu de vue le but initial de leurs institutions. Tu sais quel était ce but, Julia, n’est-ce pas ?

— La liberté ?

— Bien sûr. La liberté après que Rome eut ployé sous le joug de Tarquin le Superbe.

— Je n’avais pas compris les événements comme cela.

— C’est normal. Sans explication, tu as pu croire que l’assassinat de César était nécessaire pour sauver la République. Elle a gardé encore longtemps son nom, d’ailleurs, mais, très vite, elle a subi exactement la même chose que ta « sixième » république, là. Elle fut dénaturée et ses valeurs primordiales, oubliées. Après l’opportuniste Octave, les Princes de la famille des Julii se prétendirent curateurs de la République. À la tête d’un régime usé depuis cinq siècles, dont il ne restait que les monuments, ils galvaudèrent les mots creux d’un rêve déjà réduit en cendres ; ces soi-disant « républicains » forgèrent l’armature impériale que les Princes suivants, même éclairés, n’eurent qu’à habiller.

— Tu veux dire que là-bas, dans la Plaine, la Mégapole est en train de devenir un empire ?

— Sans doute l’est-elle déjà, Julia. »

Le regard de la jeune fille se porte vers la Plaine lointaine.

— Il y a les Corpos. Elles décident de beaucoup de choses, influencent la vie des gens, restreignent leurs libertés ; Une chose est sûre, elles ne respectent pas l’autorité de la République, mais, une chose est sûre, nous n’avons pas d’empereur.

— Il y a bien des formes d’empire. Certains sont d’abord commerciaux, avant de devenir politiques… »

Julia se lève, les poings serrés.

« Le processus pourrait-il être inversé, Baron ?

— Cela dépend…

— De quoi ? »

Il y a comme une jubilation dans le silence ménagé par le Baron.

« Pourquoi crois-tu que je t’enseigne tout cela, jeune fille ?

— Tu penses que moi, je pourrais changer les choses ?

— Oui.

— Je…

— Tu dois retourner là-bas ! Rendre la Liberté à la république. Le faire par le droit. La pensée doit avant tout servir au plus grand nombre. Tu peux être la clef du futur. Celui dont rêvait sans doute tes parents…

— Jamais ! »

Les larmes inondent le visage de Julia. Elle a crié de toutes ses forces. Elle voudrait frapper le Baron. Elle se sent manipulée, trahie.

« J’ai accepté de t’écouter, en échange de ton aide, pour survivre ! Mais je refuse de devenir une…

— Héroïne ? »

Julia ne continua pas sa phrase.

Le Baron lit dans son esprit, elle l’avait momentanément oublié.

« Tes parents ont fait ce choix pour toi, déjà »

Intérieurement, elle hurle sa colère.

« Ne prononce pas ce mot, maudit Baron ! Va-t’en ! »

Il y a un courant d’air, venu de nulle part.

Julia fouille dans sa tête, mais elle n’entend plus le Baron. Il reviendra, elle le sait.

Elle vérifie l’état de ses blessures, mais ses larmes voilent tout.

Elle se sent terriblement seule. Fragile. Malgré tout ce qu’elle a déjà affronté, elle a peur. Elle voudrait que sa mère la serre dans ses bras. Désespérée, elle balaie l’horizon du regard, d’est en ouest, comme si quelque chose allait apparaître, l’emporter, la sauver. L’abaissement de la course du soleil dans le ciel est la seule chose qu’elle remarque. Inexorablement, l’hiver vient. Elle mourra si elle reste à l’écart des hommes. Le littoral et sa cité infernale sont sa seule issue. Ses poings sont serrés si fort que ses ongles s’enfoncent dans sa propre chair. Elle sent que le Destin l’appelle et qu’elle ne peut lui échapper.

Un cri familier tomba du ciel.

L’oiseau-Liberté, soudain, lui revient.

Elle tend son bras.

L’oiseau s’y pose, plonge ses yeux d’or dans ceux, verts, de Julia.

Son regard est un défi.

C’est lui, finalement, qui lui offre le meilleur argument.

 

 

 

TROISIÈME PARTIE :

LES PHILOSOPHES SOUS LA TERRE

 

  1. La sorcière.

L’énorme chien remontait la pente vers elle.

Son aboiement rauque, puissant, la tétanisa.

Épuisée par de longs jours de marche ininterrompue, descendant progressivement des montagnes vers une zone de collines, elle sut instantanément que le chien la rattraperait si elle fuyait. Ses pattes étaient épaisses, musclées, son garrot s’élevait bien-dessus de sa taille à elle, et les crocs qu’elle voyait clairement malgré la distance, semblaient capables de briser ses os comme du bois sec. En comparaison, les loups qu’elle avait affrontés, dans la Montagne, ressemblaient à de petits renards. Elle se dit, dans un état second, que c’était quand même dommage de mourir égorgée là, après avoir vécu tant d’aventures et appris tant de choses à l’Observatoire, grâce à Roland-17, puis durant son errance dans la Montagne, grâce au Baron.

Mais, au moment de lui sauter à la gorge, le patou s’immobilisa net.

Là-bas, de l’autre côté de la colline, quelqu’un siffla.

Le chien, devant elle, s’assit. Calme.

« Nimrod ! Au pied ! »

L’animal partit au quart de tour et, en un instant, il fut au côté de la silhouette qui s’avançait vers Julia. Mince, presque décharnée, pas très grande, la femme portait des hardes déchirées, décolorées, en guise de vêtements. Elle semblait vieille, peut-être dans les 60-70 ans. Son visage était paisible, mais elle ne souriait pas.

« Qui es-tu ? »

Julia réfléchit à toute vitesse. Elle n’avait aucune raison de lui mentir.

« Je m’appelle Julia, dit-elle. Julia Garofalo.

— Ah. »

Il y eut un moment d’incertitude entre les deux femmes. Julia se sentit détaillée, évaluée. D’une main distraite, à la peau croutée et aux ongles sales, l’inconnue caressait son chien à l’encolure, là où sa fourrure noire était si fournie qu’elle ressemblait presqu’à une crinière de lion. Le patou, assis à côté de sa maîtresse, lui, ne quittait pas Julia des yeux. Son expression était un mélange de vigilance et d’appel au jeu.

« Et d’où tu viens ?

— De là-haut », répondit Julia sans réfléchir.

Elle n’avait pas l’intention de parler de l’Observatoire, ni du reste.

« Voyez-vous ça ! T’as pas l’air d’une sauvageonne, pourtant. »

Julia plongea son regard dans celui, investigateur, de l’inconnue.

« Non, au départ, je viens de la Mégapole.

— Nous y voilà… T’as été abandonnée, c’est ça, hein ? T’es toute seule ?

— Oui », mentit Julia.

Le visage de l’inconnue sembla s’illuminer. Elle tapa dans ses mains, comme une petite fille qui, jouant à la marelle ou à la corde à sauter avec ses amies, vient de leur prouver qu’elle était encore la meilleure. Le chien à ses côtés, percevant la joie monter dans le cœur de sa maîtresse, jappa trois fois, agitant la queue comme un chiot excité.

« Sois la bienvenue dans mon univers, alors, Juliagarofalo ! Je m’appelle Nout. Moi aussi, je suis une paria, une exilée. Ma famille qui s’est débarrassée de moi, il y a des années, parce que j’étais différente. Je les dérangeais, à ce qu’y paraît. Depuis, je vis avec Nimrod, là, dans l’ancienne bergerie, là-bas. »

Elle fit un geste avec le pouce de la main droite. Julia devina un toit de chaume, à demi-caché par la végétation.

« Je connais ces collines par cœur. Je chasse, je cueille, je bois à même les cours d’eau, je survis. Ici, dans les collines, les choses sont beaucoup plus faciles que dans les hauteurs. Il y a moins de dangers… »

Nout s’approcha de Julia, les bras ouverts.

D’un doigt, à la peau grise, un peu flétrie, comme si ses mains étaient plus vieilles que son visage, elle effleura la joue de Julia

« T’as quel âge ? 13, 14 ans ? Depuis combien de temps, tu erres ? »

Julia se sentit soudain très mal à l’aise.

Il y avait deux raisons à cela : la première, c’était la familiarité de Nout. Julia n’avait plus été touchée par un être humain depuis des années. La sensation est douce et inquiétante. La seconde, c’est qu’elle s’aperçut qu’elle était incapable de dire son âge. C’est comme si elle venait soudain de prendre conscience que le temps était un gouffre sur le rebord duquel elle se penchait. Les années avaient filé. Certes, le changement de climat lui fournissait quelques repères. Le froid gagnait. La constellation d’Orion montait dans le ciel. Les premières neiges, déjà, devaient blanchir hautes vallées de l’est. Mais, sans calendrier, comment dire l’année ?

Julia sentit monter en elle une crise de panique.

Nout, en face d’elle, dut sentir son désarroi.

« Ma chérie, tu n’as rien à craindre, ici. Quels que soient les souvenirs terribles et les forces sombres que tu fuis, ils ne pourront pas entrer chez moi. Nimrod veillera sur nous deux, il est bien assez fort pour cela ! »

Le patou, comme pour souligner les propos de sa maîtresse, cessa brusquement de s’agiter et fixa Julia d’un regard aussi noir que son pelage. La femme, elle, ressemblait de plus en plus à une sorcière.

Fuir maintenant, c’était devenir une cible.

Rester, c’était pénétrer dans un monde dont elle ne savait rien.

Elle fouilla le ciel, à la recherche de l’oiseau-Liberté et elle ne vit pas la main de Nout se referma sur son bras.

« Viens avec moi, Julia », dit Nout.

Julia tenta d’échapper à cette étreinte, mais son bras était pris dans un étau. Le ciel se mit soudain à onduler, comme si un dieu malicieux le frappait du plat de la main, telle la peau d’un tambour. Et, en plein jour, les ténèbres l’avalèrent.

Lorsqu’elle reprit conscience, ce fut difficilement, comme si elle remontait du fond d’un puits.

Julia sut qu’elle se trouvait dans la maison de Nout avant même d’ouvrir les yeux. L’odeur qui s’engouffra dans ses narines était à la fois très reconnaissable et absolument inattendue. Celle d’un gâteau qui vient d’être sorti du four. Et, comme il était impossible qu’elle fût retournée en arrière dans le temps… Julia se risqua à ouvrir un œil, puis le deuxième : la chambre dans laquelle elle se trouvait était pauvre en mobilier. Une chaise, en osier. Des poutres,  au plafond. Une table de nuit, simple, carrée, sur laquelle, posé sur un petit napperon en dentelle, se tenait fièrement un pot de chambre en porcelaine.

Elle repoussa les draps, épais, d’un blanc passé.

Dès qu’elle se redressa, la tête lui tourna. Elle avait la gorge terriblement sèche, mais, sur la table de nuit, il n’y avait que le pot. Elle porta la main à son front, s’attendant presque à sentir un bandage. Mais ses doigts glissèrent dans sa chevelure, intacte. Soulagée, elle se rallongea.

L’odeur du gâteau se fit plus forte, plus proche.

Des marches de bois craquèrent. Quelqu’un montait un escalier, lentement. Montait vers elle. C’était Nout, sans doute. Julia sentit le désarroi, à nouveau. Mais, cette fois, elle était résolue à ne pas le montrer. Elle serra les poings, rassembla ses forces. Elle monta et lissa son drap, posa les bras de chaque côté, et tourna légèrement la tête vers l’escalier, juste au moment où en jaillit l’éclair noir de la fourrure de Nimrod, précédant de peu sa maîtresse, qui portait un petit plateau.

Nout s’avança, souriante.

« Tu as bien dormi, ma chérie ?

— Ne m’appelez pas comme ça. »

Nout eut une infime hésitation, comme si elle avait envisagé, une seconde, de lui jeter le contenu du plateau, un bol contenant un liquide fumant et sombre, du thé probablement, et une assiette de porcelaine qui contenait une généreuse part de gâteau. Mais, elle ôta simplement le pot de chambre, d’un geste sûr, et posa le plateau sur la table de nuit.

« Mange, tu as besoin de reprendre des forces. »

Julia obtempéra, se rappelant qu’elle n’était pas sur son terrain.

Elle n’avait jamais goûté un gâteau aussi délicieux.

« C’est bon ! », dit-elle.

Nout souriait, l’air heureuse.

« Je suis contente. Tu veux te lever ? », demanda Nout.

Julia acquiesça.

Elle avait besoin de découvrir l’endroit où elle s’était retrouvée au sortir de la montagne et de déterminer, rapidement, si, comme les compagnons d’Ulysse dans l’Odyssée, elle était tombée de Charybde en Scylla ; si, en somme, elle n’avait quitté les périls de la Montagne que pour mieux se précipiter dans ceux des collines.

Nout l’aida, lui offrit son épaule, et l’approcha de l’escalier.

« Fais très attention, ma chérie, la dernière marche est un peu plus haute. »

La descente ne fut pas l’épreuve qu’elle redoutait.

L’unique pièce du bas était aussi spartiate que la chambre à l’étage. Une porte en bois vermoulu ouvrait vers l’extérieur, noyé de lumière aveuglante. Instantanément, Julia eu envie de courir.

« Veux-tu voir le jardin ? L’air de l’extérieur te fera du bien ! »

Le patou, parfaitement dressé, s’appuya de toute sa masse contre la porte, pour la maintenir ouverte.

Après un éblouissement passager, une main en visière sur le front, la jeune fille découvrit un éden champêtre. De part et d’autre d’un chemin de gravillons, s’échelonnaient des plants de tomates, de courgettes, et de cucurbitacées, en rangées bien délimitées sur près d’une douzaine de mètres ; il y avait là de quoi nourrir une famille pendant des mois, peut-être une année. Au fond du jardin, des arbres fruitiers : un citronnier, un pommier, un poirier, et ce qui était peut-être un figuier, mais Julia ne parvenait pas à en reconnaître les fruits.

« Ce sont des coings, dit Nout. Ça fait de l’excellente confiture.

Julia la dévisagea.

« Comment faites-vous ?

— Je n’ai fait que planter les graines que j’ai trouvées, si telle est ta question.

— Je ne peux y croire. La Nature n’est pas si généreuse. Je l’ai éprouvé dans la Montagne.

— C’est parce que tu n’as rien compris. »

Nout lâcha d’un coup Julia qui vacilla.

« La Nature t’aurait tout donné, et en abondance, si, comme moi, tu l’avais respectée…

— Vous en parlez comme d’une personne, comme d’une divinité.

— Les dieux ne sont que l’invention des hommes, Julia. La Nature, elle, est la mère de tout. »

Julia affronta le regard de Nout.

Elle n’était donc, au fond, qu’une vieille folle.

« La nuit précédente les constellations m’ont dit que tu allais venir », dit Nout, doucement.

Elle semblait en transe.

« Tu remplaceras le serviteur que j’ai perdu.

— Vous disiez que vous viviez seule…

— J’ai menti, Julia. Comme toi, n’est-ce pas ? »

Nout s’approcha. Le contact de ses mains était glacé.

Julia sentit, une nouvelle fois, une immense lassitude l’envahir et elle glissa dans les bras de Nout, qui la ramena à l’intérieur, dans son antre. L’appel au secours que Julia lança, une nouvelle fois, au Baron n’eut pas le temps de passer la barrière de ses lèvres.

  1. La république lunaire.

Tout commença par un bruissement d’ailes, qui semblait venir de très loin, suivi par une série de petits coups secs qui devaient être donnés contre la vitre de la lucarne.

Julia ouvrit les yeux.

La chambre était dévorée par les ténèbres.

Elle leva les yeux vers la lucarne et elle le reconnut immédiatement.

L’oiseau-Liberté !

Le rapace poussa le battant vitré, parvint à passer la tête, mais le reste de son corps demeura coincé.

« Bon, tu vas m’aider à ouvrir, ou pas ? »

Julia fronça les sourcils, tout en se levant brusquement.

Ah, ça n’allait pas du tout. Le rapace qu’elle connaissait, qui appartenait au Baron, qui, d’une manière ou d’une autre, manifestait la force de son esprit, n’avait jamais prononcé une seule parole, depuis leur toute première rencontre dans la clairière au cœur de la forêt jusqu’à ce jour. S’agissait-il d’un piège que lui tendait la sorcière ?

« Julia, quand tu auras fini de délirer, peut-être te décideras-tu à venir m’aider ? »

Le ton de la buse, toujours coincée dans la lucarne entrouverte, était plus léger que celui qu’employait généralement le Baron. Julia avança la petite table de nuit, monta dessus pour atteindre la lucarne et sa tête arriva à quelques centimètres de celle de l’oiseau. La jeune fille posa ses deux mains sur la lucarne.

« Pourquoi n’as-tu jamais parlé avant ?

— Ce n’était pas nécessaire. »

Julia banda ses muscles et ouvrit la lucarne en grand. Le rapace, brusquement libéré, jaillit dans la pièce et lui fit perdre l’équilibre. Elle bascula en arrière, mais, avant qu’elle n’ait eu le temps de crier, elle se sentit emportée délicatement dans les airs, ses mains se refermèrent sur des plumes soyeuses, et elle se retrouva à califourchon sur le dos de l’oiseau-Liberté, devenant plus grand qu’elle.

Tout cela était si irréel, si…

« Je suis en plein rêve !

— Quelle perspicacité, Julia, dit l’oiseau-Liberté. Accroche-toi bien ! »

L’oiseau-Liberté fonça tête baissée vers la minuscule lucarne restée ouverte et… la traversa, sans coup férir, avec Julia sur son dos. Ils foncèrent dans la nuit et l’air froid lui cingla le visage. Julia regarda en bas. La chaumière de Nout n’était plus qu’une petite tâche claire sur fond de collines enténébrées.

Déjà, ils tutoyaient les étoiles, hors de l’atmosphère.

« Il n’y a pas d’air, comment puis-je…

— Tu crois respirer ? Tu es en train de dormir, Julia, ton corps n’a pas quitté la chambre.

La Lune se précipita vers eux.

Elle n’était pas pleine, mais plutôt gibbeuse.

« J’ai deux amis très chers à te faire rencontrer. L’un est juriste. L’autre est poète. Les deux sont sélénites d’adoption. »

L’oiseau-Liberté plongea vers la surface de la Lune et une cité apparut, coupée en deux par le terminateur. Au cœur de cratère de belle taille, posée sur une résurgence, elle semblait bâtie avec des minéraux plus ou moins purs, certains d’un blanc immaculé, d’autres gris, quelques-uns complètement noirs, agencés en pyramides et en cylindres tronqués. L’oiseau se posa sur une plate-forme flottant, comme en apesanteur, à quelques mètres du sol,  juste en face de l’une des hautes portes de la cité translucide.

« Qui a construit cette ville ? », souffla Julia, fascinée.

L’oiseau-Liberté prit son temps, comme si la question était délicate.

— Nul ne le sait. Elle est hantée par les rêves de tous ceux qui ont contemplé la Lune. »

Un homme approcha, qui portait sur le dos une sorte de hotte d’osier remplie de fioles de verre.

Il semblait lutter pour toucher à nouveau le sol après chaque pas.

Il ôta son chapeau, et fit une révérence compliquée à l’attention de Julia.

« Hercule Savinien de Cyrano, comte de Bergerac, pour vous servir, Gente Dame. Je ne connais point votre nom, mais cela n’a aucune importance. Qu’est-ce qu’un nom, ma Dame, sinon une convention ? Cette cité où je vis en a plus de mille. Du vôtre, il ne m’est besoin pour déterminer votre appartenance à la haute et ancienne noblesse ? Votre port droit et votre front superbe, me suffisent pour mettre mon fleuret et ma prose au service de votre grâce. »

Il s’inclina si bas, que les fioles de verres cascadèrent hors de la hotte. Mais, au lieu de se briser au sol, elles s’envolèrent comme des bulles de savon.

Une autre voix s’éleva, mais celle-ci semblait surgir de nulle part.

« Je vous prie de me pardonner, Gente Dame, mais je ne souscris pas à la licence poétique du Comte de Bergerac. »

Julia tourna son regard de tous côtés, mais ne vit personne.

« Cette cité a un nom. Elle s’appelle République. Je lui ai écrit une constitution, en six Livres, qui se trouvent dans la bibliothèque de son beffroi. Si vous les souhaitez consulter, je vous les ferai apporter. Permettez-moi, de me présenter : Jean Bodin. Français, de nationalité. Juriste, de profession. Invisible, par décision. Et, puisqu’il me faut être complet, chasseur de démons et de sorcières.

— De sorcières ?

— Moi aussi, cela m’a surpris, intervint Savinien. Comment peut-on être Français et croire à de telles sornettes ? Moi qui ai voyagé jusqu’au cœur du soleil, je puis vous l’affirmer : les démons et les sorcières n’existent pas.

— Tout dépend, Savinien, de la définition que tu leur donnes », dit Bodin.

L’oiseau-Liberté qui avait reprit sa taille normale, se posa sur l’épaule de Julia :

« Écoute-les attentivement », murmura-t-il.

Le noble poète, qui avait posé sa hotte et, de ce fait, retrouvé un certain poids, haussa les épaules.

« Pitié, Jean, dit-il. Il en va des définitions comme des noms, je l’ai dit. Ce ne sont que des conventions. Tiens, cette cité sélénite, tu l’appelles république, moi je soutiens qu’elle est un empire. Et notre hôte, ici, pourrait la nommer temple, si elle le désirait. Elle existe indépendamment de nous. Elle fait partie de la nature lunaire.

— Savinien, tu es le plus ignorant des beaux esprits. Cette Cité ne saurait être un empire, parce qu’elle a une constitution. Elle n’est pas un temple, parce qu’elle ne connaît qu’une puissance souveraine, celle de ses institutions. Elle n’a rien de naturel, parce c’est l’esprit humain qui fait les cités et les codes qui les régissent. Les sorcières prétendent s’affranchir des lois de la cité pour mieux comprendre les forces de la Nature. Voilà pourquoi je les combats. »

Cyrano, l’air dépité, se passa une main sur le visage, grattant sa peau mal rasée.

« On ne combat pas la magie par les codes.

— Oh que si, Savinien. Mieux : on la dissipe en la définissant.

—  Mais quel ennui ! Comment pouvons-nous appartenir à la même nation ? », dit le poète en baillant.

Puis, se tournant vers Julia, il la regarda comme s’il la voyait pour la première fois.

« Ma Dame, que diriez-vous de visiter le Soleil, plutôt ? »

Et, sans transition, Julia se retrouva dans son lit, les yeux grands ouverts, en pleine nuit.

La lucarne était fermée et de l’oiseau nulle trace, évidemment.

Toutefois, elle ne revint pas bredouille de son voyage lunaire.

Dans la poussière étincelante du régolithe, qui flottait dans l’air de la pièce, elle trouva l’arme juridique qui lui permettrait de battre Nout.

  1. Le code de la Nature.

Julia prit le temps de se préparer.

Feignant la soumission, elle mobilisa sa mémoire, retrouvant les échos d’anciennes leçons de Roland et les fusionnant avec les cours donnés par le Baron sur la philosophie du XVIIIème siècle et sur son rapport à la Nature. Tout en travaillant dans le potager de Nout, bêchant docilement la terre, elle réfléchissait. Le soir, après le dîner frugal, elle montait dans sa chambre et, dans son lit, au lieu de s’endormir directement, elle répétait sotto voce les arguments. Ceux qu’elle devrait asséner. Ceux qu’elle devrait éviter. Julia se souvenait notamment d’une leçon avec le Baron portant sur l’épineuse question de savoir si les législations humaines devaient ou non tenir compte des lois qui gouvernent la Nature. Julia pouvait rattacher cette leçon à l’une de celles, plus scientifiques, de Roland-17, sur les quatre forces essentielles qui la régissent : la gravitation, la force électromagnétique, la force nucléaire forte et la force nucléaire faible. D’une façon générale, en rapprochant l’ordre physique de l’ordre juridique, et en cherchant un vocabulaire commun, Julia pouvait identifier des principes directeurs similaires dans les deux domaines de connaissance : la matière et le droit. L’exigence d’un ordonnancement. L’emploi conjoint du mot « code », dans son rêve, par Cyrano de Bergerac et par Jean Bodin, l’un tournant la forme à la dérision, l’autre invitant à la définition, avait déclenché en elle une prise de conscience. Il existait peut-être, pour la Nature, l’équivalent des grands codes de droit qui avaient marqué l’Histoire des civilisations. Et, dans ce cas, Nout était contrainte, même en tant que sorcière, de le respecter.

Julia n’envisageait pas, en revanche, de devoir se battre physiquement contre la magicienne.

Nimrod, qu’elle craignait, la tuerait d’un coup de mâchoires, comme il avait dû le faire de son précédent serviteur. Et le chien ne la quittait jamais des yeux. Si elle perdait la nouvelle guerre rhétorique qui s’annonçait, il ne lui resterait que le hasard de la fuite.

À force de concentration et de calme, les yeux fermés, au fond de son lit, l’image juridique du Code devint de plus en plus claire. Pour piéger Nout, Julia devait argumenter en deux temps : 1) faire reconnaître à la sorcière qu’il existait un « code » de la Nature, puis, 2) lui faire admettre qu’elle en avait violé les principes fondamentaux. Et, ce faisant, qu’elle avait mérité une sanction. Julia ne parvenait pas à pousser sa réflexion plus loin. Simplement, elle espérait déstabiliser Nout le temps suffisant pour s’en aller.

Un jour, Julia se sentit enfin prête.

Ce jour-là, la sorcière revenait de l’autre côté des collines, les bras chargés de champignons. Elle semblait rayonner de joie. Julia venait de terminer la cueillette des figues et des poires qui, d’une inexplicable manière, poussaient de concert et exactement en nombre identique chaque semaine, de telle manière qu’aucun fruit ne se gâtait.

Nimrod, à quelques mètres de là, était allongé de tout son long dans l’herbe fraiche. Le soleil à son zénith dardait le monde. L’instant ne pouvait pas être plus propice, tant le code de la Nature s’incarnait dans les éléments. Ciel, Terre, tout semblait à sa place, sauf Nout. Cette dernière posa ses champignons sur la table, à côté des poires et des figues, et accepta le verre d’eau fraîche que lui tendit Julia.

« Quelle journée magnifique, n’est-ce pas ?

— Oui, Julia. J’ai même fait une rencontre, dans la forêt. »

Julia, qui s’était préparée à lancer sa première attaque, fut totalement prise à contre-pied.

« Une rencontre ?

— Des hommes. Ils étaient trois, ils venaient d’un village, d’après ce qu’ils m’ont dit.

— Un village ?

— Oui. C’était des chasseurs. Ils avaient des arcs assez impressionnants, Julia. Et, dans leur besace, pas mal de proies, déjà. Des renards, des rapaces…

— Des rapaces ? »

Le cœur de Julia s’arrêta.

Nout prit une figue et l’ouvrit en deux.

« Oui, une grosse buse notamment. Ils ont voulu me la donner, j’ai refusé. Tu sais que nous ne mangeons pas d’animaux. C’est contraire à la vision que j’ai de la Nature…

— Cette Buse, comme était-elle ?

— Son plumage était intéressant. Blanc, strié de noir, mais avec des sortes de marques, qui ressemblaient à…

— Des coquillages dorés », termina Julia, dans un sanglot.

Le regard de Nout brilla de cruauté.

« Précisément », dit-elle.

Et elle mordit à pleines dents dans la figue. La chair rosée du fruit coula de la commissure de ses lèvres avides. Elle ne quittait pas Julia des yeux, tout en déglutissant bruyamment, puis en s’essuyant la bouche avec la paume de sa main.

« Pourquoi t’intéresses-tu la cet oiseau, Julia ? J’aurais cru que tu te serais plus intéressée à la possibilité de revoir d’autres humains. Un homme, ça peut être intéressant, non ? »

Nout partit d’un rire féroce.

L’esprit de Julia, lui, se tenait en équilibre au bord des ténèbres.

Tous les arguments qu’elle avait si patiemment rassemblés, roulèrent tout au bas de sa détermination, comme les blocs d’un pierrier d’altitude. Elle avait perdu, avant même que le combat ne commence.

Nout regardait le ciel, rêveuse, comme si elle le possédait au même titre que tout le reste. Puis, comme à regret, comme un peintre qui, après avoir observé sa toile, est contraint de revenir à la triste fadeur du réel, elle reporta son regard sur Julia.

« Il faut que je te punisse… Nimrod ! »

Julia se mit à trembler de tout son corps, ses larmes jaillirent.

« Il ne faut pas pleurer, Julia. Nimrod ne va pas te tuer. Juste te punir. »

L’aboiement du chien, juste à côté d’elle, lui vrilla le tympan.

« Tends ta main droite ! »

L’ordre de Nout était impérieux et Julia, ayant perdu toute volonté, obtempéra.

«  Mords, Nimrod ! »

Julia ferma les yeux.

Le bruit des mâchoires du chien qui qui broyaient des os ou des cartilages déchira le réel.

Il y eut une sorte de gargouillis, entrecoupé de hoquets. Et une masse tomba au sol.

Julia rouvrit les yeux.

Nimrod se tenait au-dessus de Nout, la gueule ensanglantée.

La sorcière, allongée au sol, serrait ses mains autour de sa gorge. Ses yeux roulaient dans ses orbites, comme des galets emportés par le cours d’un torrent. Bientôt, ils redevinrent fixes, ternes, vides.

Nout mourut.

Julia, dans un état second, regarda le ciel. Les nuages s’amoncelèrent et, avec eux, vint le vent. Violent, colérique, hors de lui. Il s’engouffra dans l’allée centrale du jardin, soulevant pêle-mêle le gravier et les plants de légumes, se précipitant contre les troncs des arbres fruitiers, comme s’il voulait les déraciner. Un éclair aveuglant zébra le ciel et, de concert, la Nature gronda sa colère légitime, assourdissante.

Julia, déjà trempée par la pluie, baissa le regard sur le chien.

Il n’était plus noir.

« Tu es libre, Julia », dit la voix du Baron, dans sa tête.

  1. La majorité.

Le jardin était complètement ravagé, à présent.

Comme s’il avait été le champ de bataille d’un conflit entre les éléments ; les fruits étaient éparpillés sur le sol, la plupart complètement gâtés, comme s’il s’était passé plusieurs mois depuis l’affrontement. La toiture de la chaumière avait été arrachée et la porte, sous le porche, ne tenait plus que par un seul gond. Son grincement sinistre ajoutait au tableau d’absolue décrépitude.

« La sorcière a payé le prix de son arrogance », dit le Baron.

Au fond du cœur de Julia, une blessure saignait.

« Et l’oiseau-Liberté ?

— La Buse a vécu, je n’ai pu la sauver.

— Maudite soit Nout !

— Oh, elle n’y est pour rien, Julia. Ce sont les chasseurs qui l’ont tué. Il y a bien une petite communauté rurale, à quelques kilomètres d’ici, en bordure des collines. Il te faut t’y rendre, Julia. »

L’impérative rappela à Julia les raisons qui l’avaient poussée à s’éloigner de cet Esprit, si savant, mais manipulateur. Elle sentit renaître sa colère.

« Pourquoi m’avoir abandonné à l’influence irrationnelle de Nout ?

— Je ne suis qu’un Esprit qui obéit à des Lois. J’attendais que tu souhaites vraiment mon aide, mon retour.

— Mais je vous ai appelé, plusieurs fois.

— Vraiment ? Tout au fond de toi, tu voulais t’en sortir seule, Julia ; tu avais besoin de cette expérience, de cette épreuve. L’argumentation que tu préparais contre Nout, en mobilisant tes seules ressources le démontre. Ton idée était brillante, d’ailleurs.

— Vous étiez dans mon rêve…

— Je n’interviens jamais dans les rêves, Julia. Tout venait de toi, de ce que tu avais lu, entendu, retenu de mes leçons. C’est toi qui a tout recomposé, trouvé les liens logiques. Cyrano, la Lune, l’oiseau, les six livres de la république, le code de la Nature, et j’en oublie. Tout était en toi.

— Mais, dans ce cas, qui m’a sauvée de Nout, au moment crucial ?

— Nimrod. »

Julia reporta son attention sur le chien et se sentit tout à fait stupide. Elle avait identifié le chien à une menace, quand il était, à la vérité, sa meilleure protection. La mission d’un patou est de protéger son cheptel. D’emblée, Julia en avait fait partie. Elle comprenait, à présent. Le comportement du chien pouvait s’analyser tout autrement qu’elle ne l’avait fait. Il obéissait à sa maîtresse, certes, mais, dans le même temps, il avait veillé sur elle. Elle sentit des larmes de reconnaissance couler sur ses joues.

« Merci. »

Et elle sut, à la manière dont il le chien la regardait, qu’il la suivrait partout où elle irait.

« Baron, dit-elle d’une voix rêveuse.

— Ces gens, dans ce village, là-bas, il me faudra les convaincre ?

— Oh, bien plus que cela, Julia : il te faudra les guider.

— Qui suis-je donc pour prétendre faire cela ?

— Mon élève. Et, bientôt, leur Législatrice.

— Leur « Législatrice » ?

— Tu leur donneras des lois justes. Ils sont comme des enfants perdus. Revenus à un état proche de la survie, ils n’ont pour seul horizon que la peur de la violence ou la nécessité d’y recourir. Il te faudra leur ouvrir la voie d’un monde meilleur. »

Il n’y avait pas d’autre issue pour elle, Julia le comprenait soudain. Elle ne reviendrait jamais à l’Observatoire. Elle ne reverrait jamais le robot qui l’avait protégée, ni le rapace qui l’avait guidée. La magie ne pouvait rien pour elle et la logique lui indiquait la seule voie possible. L’emprunter n’était pas la subir, mais la reconnaître.

« En somme, tu me demandes de les élever par le droit.

— Comme le ferait une mère. Et de les aimer. »

Mais que savait-elle de l’amour, elle, la gamine exilée ?

De la mémoire de Julia, surgit une vieille photographie de ses parents, qui avait dû être prise plusieurs années avant sa naissance. Cette photographie, elle l’avait vue pour la première fois sur l’écran du portable de sa mère, mais elle existait au format papier, encadrée sur le secrétaire de bois de son arrière-grand-mère, elle en était sûre. D’un coup, cet éclat du passé s’imposait à elle, devenant le symbole de son devoir. On y voyait son père, grand, souriant, l’air encore très jeune, bien habillé, avec une cravate sombre et un costume anthracite, et sa mère, à ses côtés, plus petite, de profil, belle, rayonnante même, qui s’avançait pour l’embrasser sur la joue, en lui tenant le bras. Elle portait une robe blanche à dentelles et un collier de perles qui était, Julia s’en souvenait, une tradition dans sa famille. Lui, regardait droit devant, un regard franc, mais un peu rêveur, comme s’il était si confiant en leur avenir à tous deux qu’il pouvait déjà l’imaginer. Elle, la tête légèrement penchée en arrière, ne regardait que lui. Derrière eux, se dressait un bâtiment clair, perdu dans le flou, qui ressemblait à un fragment d’un monde ordonné, cultivé, bâti sur une histoire qui n’avait pas encore sombré dans la brutalité et la précarité. Ses parents, qu’elle ne reverrait jamais, avaient su, incontestablement, le jour où cette photo avait été prise, ce que c’était que l’amour. Cet amour qui lui avait permis de voir le jour, elle, leur fille. Elle se promit que plus jamais, au cours de sa vie à venir, elle ne serait seule. Brusquement, elle comprit pourquoi elle devait aller au devant des autres et son cœur s’emballa.

« Baron, peux-tu me dire quel âge j’ai ?

— Quelle question incongrue !

— Le sais-tu, Esprit ?

— Tu es sous ma protection depuis plus de deux ans.

—Alors, je ne dois pas encore tout à fait avoir quinze ans. »

Il y eut un moment de flottement, puis le Baron rectifia.

« Je dirais plutôt que tu as quatorze ans, jeune fille. Ce qui signifie, en vertu d’une ordonnance d’août 1374, prise par Charles V, que tu as atteint ta majorité politique.

— Pardon ?

— Tu peux gouverner, en somme. »

Julia partit d’un gigantesque éclat de rire.

« Ce n’est pas à cela que je pensais, Baron », minauda-t-elle.

  1. Le village.

Julia ne dormit qu’une seule nuit dans la forêt, blottie contre le corps chaud du grand patou. Elle s’éveilla un peu avant l’aube, but la rosée sur les feuilles de grandes fougères, et se remit en marche d’un pas décidé. Avant que le soleil n’ait atteint son zénith, elle entendit les échos du village dont avait parlé le Baron.

Des éclats de voix, assourdis par la distance, brisés par les troncs des arbres alentours, et réverbérés par leur ramure. La « législatrice » s’approcha jusqu’à apercevoir le village. Elle s’agenouilla derrière un groupe d’arbustes, et détailla les lieux. En fait de village, il s’agissait juste d’une demi-douzaine de cabanes de rondins, construites à la hâte. La zone était marécageuse. Ceux qui avaient élu domicile aux franges de la forêt, dans les premières collines, auraient mieux fait de bâtir sur pilotis, plutôt qu’à même un sol meuble. L’odeur de vase qui monta à ses narines. Si la petite communauté souhaitait se développer, il faudrait qu’ils se lancent dans une entreprise complexe d’assèchement du marécage, ce qui supposait des techniques que, manifestement, elle ne maîtrisait pas encore.

Mais, après tout, se dit Julia, n’était-ce pas aussi ce qu’avaient fait les Étrusques ? Ce peuple d’Anatolie avait allumé les premiers foyers de civilisation dans les terres vierges et rustres de l’Italie centrale. Les collines avaient servi d’écrin naturel à de minuscules hameaux qui étaient devenus des villages, puis, en fusionnant, une véritable ville. Les murs de pierre qui allaient dessiner le visage de Rome, et les institutions qui allaient le rendre inoubliable, c’étaient les Romains qui les avaient faits, mais ils étaient venus beaucoup plus tard. Les premiers rondins de bois, comme ceux que Julia avait sous les yeux, avaient été taillés et assemblés par les artisans étrusques. C’était encore la preuve que l’Orient avait ensemencé l’Occident, apporté l’eau claire et les nouvelles formes de société. Julia sourit en se souvenant de la formule de son anthropologue de père : le galet juridique, lancé par le Code Hammurabi, en Mésopotamie, puis poli dans les eaux du Nil, après avoir ricoché sur le Péloponnèse, ne s’était pas enlisé dans les marécages du Latium. Au contraire, il avait continué ses rebonds jusqu’à éblouir l’Europe toute entière, et, enfin, l’ouest le plus lointain.

Ce qu’elle avait sous les yeux, Julia en prit soudain conscience, ce n’était pas la fin d’une civilisation épuisée, mais plutôt la possibilité d’un recommencement. Ceux qui vivaient là, sans doute, avaient déjà tout oublié de leur passé, mais il en avait un. Elle ne devait pas les prendre de haut. Julia comprit, avec la clarté d’une , que dès le premier regard que les villageois porteraient sur elle, ce serait elle, l’enfant perdue. La Législatrice devait d’abord être acceptée par la communauté.

Julia caressa le front du patou.

« Il est temps d’y aller, Nimrod. »

Pour tout réponse, le chien sauta par-dessus les fourrés.

Julia prit une grande inspiration et s’avança à découvert.

« Qui es-tu ? »

Julia sursauta.

Non pas parce qu’elle ne s’attendait pas à être repérée, mais parce que la voix venait de derrière elle.

Julia se retourna.

L’enfant, car il s’agissait d’un enfant, était un jeune garçon, âgé de sept ou huit ans, tout au plus. Blond, élancé, le teint hâlé de ceux qui vivent en permanence à l’extérieur, et les yeux farouches. Lui aussi semblait être prêt à tout.

« Je n’ai pas peur de toi, tu sais, dit-il. Ni de ton gros chien, là. Ma fronde est plus rapide que ses crocs. »

Et, les deux pieds nus, bien plantés dans le sol de la forêt, il brandit sa fronde, histoire de bien lui prouver qu’il était déterminé.

« Tu peux baisser ta fronde, petit. Je n’ai pas l’intention d’avoir un chien borgne ou boiteux », dit Julia.

Et, sans attendre, elle appela.

« Nimrod, au pied ! »

En quelques secondes, le patou fut là, à ses côtés, assis.

« Tu peux baisser ton arme, et me dire ton nom. Moi, c’est Julia. Et lui, c’est Nimrod. »

L’enfant sembla hésiter, et, comme pour mieux exprimer sa force et sa maîtrise, laissa délibérément la fronde décrire plusieurs cercles autour de son poignet avant de la laisser, enfin, retomber. Puis, l’ayant rangée dans sa ceinture de cuir, qui tenait la culotte longue et usée, il s’avança d’un pas franc, droit sur eux, montrant qu’il ne craignait pas le danger, ou, plutôt, qu’il se contentait de la parole qu’elle lui avait donnée.

« Je m’appelle Samuel », dit-il en s’inclinant.

Quand il releva son visage d’ange, ses yeux n’étaient plus farouches, mais rieurs.

« Que faites-vous par ici ?

— Nous venons de très loin, à l’est. Nous avons traversé la Montagne », dit Julia en se disant que mieux valait ne pas entrer dans les détails.

« C’est un long voyage, tu dois être épuisée. »

Le petit garçon, d’un geste très naturel, s’approcha encore, lui prit la main.

« Je vais t’emmener au village, et tu pourras te reposer chez moi… »

Les premières personnes qu’ils croisèrent ne leur accordèrent aucune attention. Même le chien ne sembla pas les surprendre, ou les effrayer ; tout le monde était extrêmement occupé. Des hommes, plutôt âgés, semblaient s’affairer autour de plusieurs foyers qui, pour autant que Julia puisse en juger, leur servaient autant à se réchauffer qu’à faire cuire les aliments. Les rares femmes qu’elle put voir, plutôt très jeunes, semblaient se hâter de l’ombre d’une cabane à l’autre. Les enfants jouaient comme dans tous les nations, comme à toutes les époques, en temps de guerre comme en temps de paix, s’égayant dans tous les sens, puis reformant un groupe compact, à nouveau prêt à éclater en propageant une onde sonore joyeuse et surexcitée. Tous étaient, malgré le froid piquant, très peu vêtus, comme Samuel. Des culottes de cuir, de simples sandales, et, jetées sur leurs épaules des sortes de chemises en lin, à manches larges et sans col. Sur la tête, certains arboraient des plumes multicolores, qu’agitait leur chevelure abondante. Julia remarqua, chemin faisant, qu’il lui était difficile de distinguer les garçons et les filles.

« Nous y sommes, Julia. Sois la bienvenue ! »

Samuel, l’air fier, venait de soulever une tenture maculée, donnant accès à l’intérieur de l’une des cabanes de rondins qui composaient le village. Après avoir ordonné à Nimrod de rester assis à l’extérieur, Julia s’engagea dans l’ouverture, sans appréhension. Elle sentit d’abord une odeur forte d’épices et de tabac mêlés, puis ses yeux s’habituèrent à la pénombre. Derrière les volutes de fumée, qui montaient paresseusement de deux petits braseros placés à gauche et à droite de la pièce, de forme à peu près ronde, se trouvait une sorte d’autel en bois, très bas, encombré de débris difficilement identifiables. Et au-delà, assis sur une sorte d’estrade recouverte de tapisseries élimées, elle vit ceux qui, elle en eut l’immédiate et intime conviction, jouaient dans la vie quotidienne de ce village, un rôle central, religieux ou politique, sinon les deux à la fois.

C’était un couple de jumeaux mâles ; du moins, en apparence.

Même regard, aux yeux rapprochés, brillants ; même tignasse noire, même menton rond, presque gras, qui n’allait pas avec l’impression de maigreur que donnaient les bras et les jambes découverts, aux articulations saillantes. Les jumeaux étaient de profil, adossés l’un contre l’autre, dans une posture qui ne devait pas être très confortable, mais qui ne semblait pas les faire souffrir. Lorsqu’elle fit son entrée, aux côtés de Samuel, ils tournèrent leur visage vers elle et un sourire énigmatique flotta sur leurs lèvres fines, presque inexistantes.

Ils semblaient très jeunes.

Douze ans, tout au plus.

« Ô Double-Roi, Éthos-Pathos, voici Julia », dit Samuel, comme s’il avait eu pour mission d’introduire la princesse héritière d’un royaume d’au-delà de mers.

Le double regard de ceux qu’il lui fallait bien, à présent, considérer comme des rois, aussi dérisoires que fussent le territoire et le peuple sur lesquels ils « régnaient », se verrouilla sur Julia dans une parfaite simultanéité.

« Étrangère, dis-nous, quelle est ton talent ? »

La double-voix des jumeaux était parfaitement synchronisée.

Le regard de Julia, baissé, tomba sur le petit autel qui se trouvait devant les jumeaux. Elle remarqua, sur une pierre plate, la dépouille éventrée d’un oiseau. Celle-ci semblait avoir été vidée de ses organes internes, alors même que la chair et le plumage du volatile étaient pratiquement intacts, et crus.

« Je suis un augure itinérant. »

Éthos et Pathos se regardèrent, l’air réjoui.

« C’est exactement… », dit le premier.

« …ce dont nous avions besoin », dit le second.

« Notre précédent devin nous a déçu et il l’a payé », dirent-il en chœur.

Julia ne savait pas si elle devait être soulagée, ou, au contraire, désespérée. Mais, elle avait appris à tirer profit des circonstances et à mobiliser ses connaissances. Si elle parvenait à comprendre le fonctionnement psychologique des jumeaux, elle pourrait aisément orienter leur regard sur le monde. Et, graduellement, les faire passer à la loi.

« Ô Double-Roi, la véritable divination ne se fait pas à la légère et tu as bien fait de châtier le charlatan. Je puis voir le futur. Mais, cela exige un rituel.

— Combien te faut-il de brebis ?

— Aucune.

— Tu utilises donc des oiseaux ?

— Oui. Mais, je ne lis pas dans leurs entrailles. J’observe leur vol, leur nombre, leur direction, leur plumage. Un augure ne retranche jamais rien à la Nature car ce serait manquer de respect aux dieux. De plus, il y a des périodes qui sont plus favorables que d’autres. Et des espaces qui sont comme des temples naturels, invisibles, dans lesquels il me faut pénétrer. Ils délimitent l’exercice de ma divination.

« Tout cela m’a l’air bien compliqué », dit Pathos, d’un air ennuyé.

« Comment savoir si tu entres bien en contact avec nos dieux ? », dit Ethos.

La question était prévisible.

« Les dieux reçoivent bien des noms, au fil des âges, ô Double-Roi. Parfois, ils inscrivent leurs visages dans la pierre, parfois leur colère tombe du ciel, parfois leurs larmes submergent la terre. Je dois d’abord connaître le nom de vos dieux. Avant de procéder à la divination, il me faut bien connaître la communauté qui vit dans ces collines. Je dois partager sa vie, et, surtout, je dois parler avec les Anciens. Après seulement, je pourrais consulter les signes que les dieux inscrivent dans le ciel à votre intention, et vous dire, avec la plus absolue des certitudes, quelles décisions assureront un avenir prospère. »

Ethos se leva.

« Soit ! Nous attendrons. »

Pathos s’étira.

« Si tu nous as trompés, tu seras châtiée. »

Leurs regards n’auraient pu être plus antagonistes.

Julia s’inclina une nouvelle fois et recula d’un pas, en espérant qu’elle n’était pas en train de commettre un impair à l’étiquette. Avant qu’elle ne se retrouve désemparée, une petite main se glissa fermement dans la sienne, et Samuel l’entraîna à l’extérieur.

  1. La pyramide.

Le Baron commença à espacer ses leçons ou à les raccourcir. Une dizaine de jours après l’arrivée de Julia au village, elles cessèrent complètement. C’était comme une pause pédagogique. À une exception près : sur la sollicitation de Julia, le Baron et elle ne parlaient plus que des origines de Rome, de l’époque monarchique, et surtout des deux premiers règnes, ceux de Romulus et de Numa.

Grâce à l’enfant, grâce à Samuel, Julia put découvrir petit-à-petit le village et ses habitants, et comprendre les conceptions de la justice, de la nature, et du pouvoir, qui sous-tendaient leur vie quotidienne. L’animisme, l’enchantement des forces naturelles,  dominait leur rapport au monde ; les Dieux l’animaient selon leurs humeurs, provoquant bourrasques et sécheresses, ou floraisons enchanteresses. La justice était distributive et expéditive, le Double-Roi attribuant à chacun ce qui lui était dû, lors d’assises judiciaires qui se tenaient une fois par mois, et ne durait qu’une journée. Et le pouvoir des jumeaux, bien sûr, ne se discutait pas.

Un matin, Samuel la prit par la main et la guida en bordure du village, à l’opposé de la hutte royale.

« J’ai quelqu’un à te faire rencontrer », dit-il.

Julia se retrouva face à un vieillard en haillons, l’air hagard, qui ne semblait pas capable de parler autrement qu’en décrivant de petits cercles en marchant, tête baissé. Il devait avoir au moins cent ans, à en croire les crevasses profondes qui lui dévoraient le pourtour des yeux.

« Je m’appelle Jean Devès », dit-il sans qu’on lui demande son nom.

« Julia Garofalo », répondit-elle, surprise.

Le vieillard avait posé ses prunelles investigatrices sur Julia.

« Alors, toi aussi, tu as deux noms », dit-il, énigmatique.

Samuel donna quelques fruits au vieil homme, et ils repartirent.

Cette fois-là, aucun autre mot ne fut prononcé.

Mais les rencontres se répétèrent.

Elles s’échelonnèrent sur plusieurs semaines et furent riches d’échanges fructueux. Le vieillard solitaire, qui vivait et dormait à même la roche, connaissait bien des choses : les plantes médicinales, les chemins des collines, les légendes de l’Ancien Monde. La plupart du temps, Samuel et Julia étaient escortés par Nimrod. Jamais le patou n’avait fait preuve d’agressivité ou de méfiance envers Jean Devès, ce qui, pour Julia était un signe qui ne trompait pas. Ils lui apportaient des fruits, du pain, parfois des fourrures ou des peaux tannées, et Jean acceptait tout, avec un petit geste de la tête qui, seul, disait sa reconnaissance. Puis, ils parlaient.

Une fois, l’air ulcéré, Jean affirma, haut et clair, qu’il n’appartenait pas au village et qu’il ne reconnaissait pas l’autorité du Double-Roi. Samuel expliqua, en aparté, à Julia, qu’Ethos et Pathos avaient exilé « le vieux fou », après s’en être servi, un temps, comme d’un mentor et d’un devin.

C’est grâce à Jean que Julia comprit l’origine de Ethos et Pathos. Ils étaient les enfants d’une femme morte en couches, arrivée au village enceinte de plusieurs mois, et mortellement blessée à la tête. À l’époque, un conseil de sept « sages » gouvernait le village et Jean y jouait le rôle d’un guérisseur. C’est lui qui avait maintenu la femme en vie juste le temps qu’elle mette au monde les jumeaux. L’inconnue, en plein delirium, avait crié le nom de ses deux enfants, avant de succomber. Jean s’était occupé des nouveaux-nés à la demande du conseil. Les sages avaient décidé que les jumeaux resteraient au village jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge d’homme. Très jeunes, Ethos et Pathos avaient manifesté des dispositions exceptionnelles, qui leur permettaient d’écraser les autres enfants, par leur vivacité ou leur intelligence. Quand trois des sages étaient morts dans des circonstances étranges, hors du village, Ethos et Pathos, âgés de dix ans, s’étaient imposés. Rapidement, leur charisme et leur intelligence avaient fait d’eux les maîtres effectifs du village.

« Personne ne s’est dressé contre eux ?

— Non. Tout le village était tombé sous leur coupe.

— Ton savoir de guérisseur n’aurait-il pu contrebalancer leur influence ?

— Ils m’auraient exécuté sans hésiter. J’ai préféré accepter l’exil…

— Mais, pourquoi es-tu resté aussi près du village ?

— J’ai mes raisons », répondit Jean.

Julia comprit qu’elle devrait attendre.

Puis, un jour, qui, ne différait en rien des autres sinon qu’il était un peu plus froid, le fidèle Nimrod ne se leva pas lorsqu’elle franchit le seuil de sa hutte, pour partir à la rencontre de Jean. Le chien n’avait pas l’air malade, ou blessé. Mais, il était clair qu’il ne l’accompagnerait pas aujourd’hui. Tournant les talons un peu précipitamment, Julia s’en fut, redoutant de ne jamais le revoir.

Jean accueillit Julia et Samuel en sautant de sa pierre. Une besace de cuir, que Julia ne lui avait jamais vue auparavant, était passée en travers de sa tunique élimée.

« Venez avec moi », dit-il simplement.

Il prit la route des collines, d’un pas rapide et, pour la première fois, droit.

Julia et Samuel s’entre-regardèrent, et lui emboîtèrent le pas.

En quelques minutes, ils se retrouvèrent dans une partie des collines que ni Julia, ni Samuel, de son propre aveu, n’avaient jamais explorée.

C’était au sud du village, et le chemin qui y menait était presqu’impossible à suivre ; si Jean les avait distancés, ils n’auraient jamais réussi à en retrouver le tracé. Les pierres saillantes sur lesquelles ils progressaient sortaient de terre à l’oblique de leurs pas, comme pour les faire trébucher. Jean, lui, semblait danser et, au fur et à mesure de sa progression, il semblait rajeunir. Un instant, il s’arrêta brutalement, comme s’il avait reçu une injonction divine, et s’agenouilla devant un gros arbuste d’un vert un peu plus soutenu que les autres et arborant une multitude de baies rouges. Il en cueillit une poignée et les avala goulûment, l’air ravi.

« Prenez-en aussi, les enfants », dit-il la bouche pleine.

Julia, qui regardait les baies d’un rouge vif, hésita.

« C’est du genévrier cade ! L’une des plantes les plus utiles et bienfaisantes de la région ! Ses baies vous prémuniront contre les infections urinaires et draineront vos reins. Mangez, mangez ! », clama Jean Devès.

Puis, sans vérifier qu’ils s’exécutaient, il reprit sa marche.

Jean, Samuel et Julia franchirent un col et l’Ermite pointa du doigt l’horizon sud, sud-ouest. Au milieu d’un moutonnement de plusieurs collines sans intérêt, une colline se détachait au premier coup d’œil. Non pas à cause de sa végétation plus fournie, mais par sa forme d’une géométrie surnaturellement parfaite ; la colline formait une pyramide.

« Vous la voyez ? », dit Jean, fier comme s’il présentait son œuvre.

Samuel qui lui tenait toujours la main, s’exclama.

« Oui, c’est une pyramide ! Il y a un trésor à l’intérieur ? »

La remarque ingénue de l’enfant leur fit gagner un temps considérable.

« Un authentique trésor… Et c’est moi qui l’ai trouvé !

— De quoi s’agit-il ? D’argent, d’or, de pierres précieuses, d’armes ?

— Pas du tout, jeune fille. Il s’agit de quelque chose d’infiniment plus précieux. Ce trésor se compose à la fois d’objets puissants, et des moyens de les animer, de les utiliser, de les reconstruire, ou bien de les réparer. Il y a aussi quelques ouvrages techniques, écrits sur une sorte de papier luminescent et indéchirable.

— Comptes-tu nous le montrer ?

—Si le Gardien accepte de vous laisser passer avec moi, oui.

— Le Gardien ? », s’écria Samuel, d’une voix qui sonnait faux.

Jean se tourna vers lui, s’agenouilla et fit peser une main sur son épaule droite.

« Le Gardien est une créature étonnante, petit. Vivant et mort à la fois. Ses yeux sont de rubis, sa bouche est dissimulée derrière une grille, ses griffes sont plus larges que les troncs des arbres de la forêt, et les articulations de son squelette, moitié-métallique moitié-végétal peuvent se déplier sur plusieurs mètres, avec une rapidité terrifiante. Si nous ne lui donnons pas le bon mot de passe, il nous découpera littéralement en morceaux ! »

Les mains de Samuel cherchèrent sa fronde.

Julia fronça les sourcils, en le serrant contre elle.

« Oh, mais, ne vous inquiétez pas, je l’ai ! », dit Jean.

Et il leur fit signe de le suivre.

Tout en lui emboitant le pas, et en s’approchant de la colline tétraédrique, Julia, fascinée, commençait à comprendre pourquoi le Baron était si silencieux. Les savoirs techniques et le soi-disant « trésor » auxquels Jean Devès lui proposait d’accéder, n’avaient rien à voir avec la philosophie politique du siècle des Lumières, auquel le juriste l’avait jusqu’ici formée. Ce qui se cachait à l’intérieur de la terre était bien postérieur à son époque, et échappait totalement à sa compréhension. Le silence de l’Esprit, au fond, était une forme de désarroi. En revanche, elle, qui avait eu la chance de posséder un robot-compagnon de loisir et d’éducation nommé Roland-17, maîtrisait les connaissances lui permettant de comprendre la situation.

« Le Gardien est un robot, n’est-ce pas ? », demanda-t-elle.

L’Ermite eut l’air ennuyé.

« Je ne sais pas, jeune fille. J’imagine qu’il doit s’agir d’une machine, oui… Mais, je peux te montrer l’objet magique qui me permet d’immobiliser les griffes mécaniques du Gardien de la Colline. Regarde ! »

Jean Devès exhiba de sa besace de cuir une sorte de tablette tactile, très abîmée. L’écran s’alluma dès qu’il fit glisser ses doigts terreux à la surface d’une vitre protectrice qui était fêlée sur presque toute sa longueur. Il sembla taper un code à quatre chiffres, mais la luminosité de l’écran était si faible qu’il dut s’y reprendre par trois fois. Pour Samuel, l’objet de l’Ancien Monde était extraordinaire. Pour Julia, il n’avait là rien de merveilleux. La première, et au fond, la seule chose qui la préoccupa, fut que la batterie de la tablette devait en être à ses dernières limites. Car elle ne voyait pas comment Jean aurait pu la recharger sans un accès à un réseau électrique. Dès lors, le risque de voir l’instrument lui faire défaut au pire moment était extrêmement élevé. Et la mort en serait la sanction immédiate.

Elle s’approcha pour mieux voir l’écran.

L’affichage lui était vaguement familier. Il s’agissait d’une interface de commande servant à piloter des processus domotiques. Ses parents en avaient possédé un certain nombre. Le petit logo qui clignotait, en haut à droite de l’écran, semblait surgir tout droit de l’enfance. On aurait dit une sorte de tête de renard un peu stylisée. En-dessous étaient inscrits, en petites lettres oranges, dans une police de caractère ronde, les mots suivants : « La Volpe, Corporation ». Cela aussi lui disait quelque chose. Les corporations, pour ce qu’elle en savait, dominaient la Mégapole, ce monde à la dérive dont ses parents l’avaient préservée en l’emmenant jusqu’à l’Observatoire. Et voilà que, des années plus tard, ces structures de pouvoir hiérarchique complètement à l’opposé du droit naturel tel que Julia l’avait compris grâce aux leçons du Baron, et qui avaient remplacé les Etats, la rattrapaient. Peut-être qu’en ce moment même des agents de la Volpe étaient en train de l’observer. Avec un sentiment d’urgence, et, sans réfléchir, elle tenta de prendre la tablette des mains de Jean Devès.

« Hé ! Pas si vite, jeune fille ! Cet objet magique est à moi ! »

Jean s’écarta d’elle, le regard accusateur.

Serrant toujours Samuel contre elle, Julia contre-attaqua.

« Écoute-moi, Ermite ! Ton objet magique, là, est sur le point de perdre tout ce qui lui reste d’énergie et dès lors il ne pourra plus t’aider à contrôler le Gardien de la Colline. Il faut que tu entres le code que tu connais immédiatement, sinon nous allons mourir. »

Jean tourna la tête vers la colline-pyramide, sans lâcher la tablette, et d’un geste rageur, appuya sur l’écran.

Quelque part sous leurs pieds, la terre trembla.

Deux fois. Un tremblement bref, puis un plus prolongé.

Dans un bruit de racines arrachées et de branches de bois concassées, deux bras métalliques jaillirent du sol, à droite et à gauche des enfants, terminés par des sortes de serres. Les griffes géantes montèrent jusqu’à une hauteur de six ou sept mètres, avant de se retourner vers les intrus. Les lames dont avait parlé Jean semblaient être sorties des phalanges d’acier, au nombre de trois par « main ». Puis, entre elles, juste à la naissance de la face sud de la colline, la terre s’ouvrit à nouveau et une énorme tête cylindrique en émergea, dotée de quatre yeux aussi gros que des roues de camion et d’une grille métallique rectangulaire en guise de bouche qui ne semblait pas décidée à parler. L’ensemble ressemblait à une momie de plastique et d’acier, vestige d’une technologie oubliée. Le Gardien de la Colline posa son regard rubis sur les visiteurs, et se mit à ronronner comme un chat. Derrière lui, la colline tétraédrique semblait s’être soulevée d’un ou plusieurs mètres.

Jean, en voyant les griffes converger vers lui, tapota frénétiquement sur l’écran de la tablette, le souffle court, et le mouvement descendant des bras du Gardien s’interrompit.

Puis, avec lenteur, et force grincements, comme si la machine était réticente, les lames se replièrent dans les phalanges. La tête massive du robot fit, quant à elle, un demi-tour sur elle-même, révélant à l’arrière du crâne rigoureusement cylindrique, une porte coulissante de métal poli. Une entrée vers un monde qui n’avait rien de commun avec celui qu’ils avaient tous connu. Elle s’ouvrit, et dans un halo de lumière électrique, crue, une silhouette se découpa dans l’encadrement.

Jean tomba à genoux, et, lâchant la tablette tactile, se mit à prier.

Julia, moins impressionnée, s’avança, récupéra la tablette, et détailla l’inconnu en contre-jour. Il s’agissait d’un homme, apparemment jeune, svelte. Il était vêtu d’une sorte de tunique anthracite, qui lui faisait comme un uniforme, très près du corps, et d’une paire de bottes en cuir noir, parfaitement cirées, la lumière s’y reflétait. Il avait également une casquette.

Il la retira, comme en signe de respect, et s’inclina devant Julia.

« Je suis si content que ce moment soit enfin arrivé », dit-il en souriant.

La jeune fille se figea, brusquement glacée jusqu’aux entrailles.

La voix de l’inconnu était celle du Baron.

  1. Darius.

Incrédule, Julia fixait l’homme qui, d’un geste poli, l’invitait à pénétrer, à sa suite, « dans » la tête du Gardien de la Colline. Sa casquette, qu’il tenait toujours à la main, entra dans la lumière qui en émanait et Julia vit un logo métallisé, en forme de renard. La Volpe, manifestement, contrôlait bien plus de choses qu’il n’y semblait dans les collines. Pourtant, à sa connaissance, les corporations étaient essentiellement des pouvoirs urbains, dominant le littoral. Que faisaient-elles si loin de leur zone habituelle d’influence ? Et si, contrairement à ce qu’elle avait toujours cru, les corporations avaient étendu leurs ramifications bien plus loin encore, jusqu’à la Montagne ? Cette pensée la troubla, mais elle décida qu’il était trop tard pour faire marche arrière.

Julia se tourna vers ses compagnons.

«  Samuel, repars au village ! S’il te plaît, ne dis rien à personne ! Il ne faut pas attirer l’attention du Double-Roi. Je reviendrai te chercher, je te le promets. »

Le gamin détala avec une précipitation un peu décevante.

Jean Devès se redressa, l’air interdit.

« Et lui ? », demanda Julia.

L’homme dans la tête du Gardien regarda l’ermite avec mépris.

« Lui ? Nous lui avons jeté en pâture quelques résidus technologiques afin qu’il reste dans les parages. Nous savions que, tôt ou tard, tu viendrais jusqu’ici. Il n’était qu’un appât.

— Vous m’attendiez ?

— Depuis plus longtemps que tu ne l’imagines !

L’inconnu recula à l’intérieur de la tête du Gardien et « porte » commença à se refermer.

Julia se hâta d’en franchir le seuil.

L’homme était déjà en train de disparaître, au bout d’un couloir assez étroit, qui descendait en pente raide, s’enfonçant sans doute dans les entrailles de la Machine. Sans réfléchir, Julia se lança à sa poursuite.

À intervalles réguliers, de petites lumières bleues et rouges clignotaient, à même le sol, sur les parois latérales, et au plafond. Julia entendait l’homme, marcher devant. Elle était déterminée à le rattraper, mais même son ombre mouvante, à la lisière de sa perception, paraissait lui échapper.

Au risque de glisser, sur un sol si lisse et si uniforme, dont elle n’avait pas du tout l’habitude, elle accéléra sa marche. Elle réalisa, brutalement, qu’elle était coupée de tous les bruits, de toutes les senteurs, de toutes les couleurs de cette Nature qui, depuis des années, l’avait environnée, que ce soit à l’Observatoire, dans les grottes où elle s’était réfugiée, dans tous les cours d’eau scintillants qu’elle avait traversés. Ici, tout n’était que métal. L’impression, que le plafond allait descendre pour l’écraser, tel un insecte, se fit plus forte.

Ses larmes montèrent, ses poings se serrèrent.

« Ceci est ma dernière et ma plus importante leçon », dit soudain la voix du Baron. Mais, elle semblait surgir de partout à la fois, et surtout d’au-dehors de sa tête. Cette voix n’était plus intime, mais métallique, amplifiée, comme si elle sortait d’un haut-parleur invisible. Était-ce l’homme qu’elle poursuivait qui s’adressait à elle en utilisant un micro ?

Au bord de la crise de nerfs, Julia ralentit son pas pour reprendre le contrôle de la situation. Quelle que soit l’identité du Baron, au final, ses leçons restaient un repère pour la jeune fille. La précipitation est preuve de faiblesse, dans toutes les formes de lutte. L’homme patienterait.

De façon étonnante, dès qu’elle eut retrouvé son calme, l’homme réapparut. Il l’attendait. Calme, les bras croisés. Il lui sourit. Julia faillit repartir en arrière, mais elle fut accrochée par son regard bleu azur, comme le ciel qui lui manquait si durement.

La jeune fille s’arrêta, incertaine de l’attitude à adopter.

« Julia Garofalo, je ne vous veux aucun mal.

— Vous connaissez donc mon nom ?

— Je sais tout de vous. »

Sa voix était subtilement différente de celle du Baron, en fait. Maintenant, qu’elle pouvait la « rattacher » à un corps visible, elle en prenait brutalement conscience. L’homme était jeune, trente ans au plus. Mais surtout, il était d’une beauté extraordinaire, à laquelle Julia n’était pas accoutumée. Son visage avait des traits fins. Ses cheveux, coupés très courts, mais sans rigueur militaire, étaient châtains, presque blonds. Ses yeux, écartés, lui donnait l’air d’un dieu scandinave, dans le genre Thor. Ses épaules semblaient fortes, et sa façon de se tenir, droit, sans arrogance, n’avait rien de celle d’un jeune homme qui hésite encore sur son destin ou ses capacités. Il semblait avoir trop d’expérience pour son âge, être prêt à faire face aux difficultés, en toute circonstance. Comme un chevalier. Julia s’imagina dans ses bras, respirant l’odeur chaude de son cou, laissant courir ses doigts sur ses bras. Elle sentit naître en elle une chaleur qu’elle n’avait jamais connue. Serrant les poings à s’en faire blanchir les jointures, elle se ressaisit.

« Moi, je ne sais rien de vous, dit-elle. À part que, vous arborez le blason d’une corportation et en maîtrisez la technologie. Mais, sachez que ni les pouvoirs de la Mégapole, ni les robots qui les accompagnent, ne peuvent m’impressionner.

— Je comprends, Julia.

— J’ai grandi dans la Montagne, je suis un être libre !

— Je ne puis en dire autant, c’est certain.

— Dites-moi ce que vous me voulez ! Dites-moi votre nom ! »

Julia avait choisi l’injonction comme arme rhétorique, parce qu’elle savait que les corporations fonctionnaient selon un mode hiérarchique dans lequel tout le monde était conditionné à obéir. Or, si l’homme l’avait attendue, c’est qu’elle était suffisamment importante à ses yeux, ou à ceux de son supérieur.

« Je m’appelle Darius, je suis membre de la Volpe, mon fonction est celle d’un programmeur. Ma mission est d’une durée de trois ans, ici, sous la colline.

— Et en quoi consiste-t-elle exactement ?

— Je crois qu’il vaudrait mieux que je vous montre… »

Darius leva solennellement la main droite, comme s’il s’apprêtait à prêter serment, et effleura la paroi métallique à sa droite, avec son index et son majeur.

La paroi s’oblitéra, révélant une salle circulaire, vaste, d’un blanc uniforme, avec des chaises translucides installées face à des dizaines de terminaux informatiques qui descendaient du plafond. Les hommes et les femmes en blouse arborant, sur les manches, le logo orange de la Volpe, s’affairaient devant en discutant entre eux, à voix basse. Aucun ne sembla remarquer leur présence.

« Entrons », dit Darius.

Julia s’avança, méfiante, comprenant que ce qu’elle avait sous les yeux était une sorte d’arme technologique, un instrument de domination au service des corporations. Si la « mission » de Darius était liée à cette salle, à ce laboratoire souterrain, occulte par définition, elle entrait en contradiction, de près ou de loin, avec sa propre quête de liberté. Elle était en grand danger, ici.

Elle vacilla.

« Il ne faut pas que vous fier à un jugement hâtif », dit Darius.

Sans essayer de la toucher, il lui parla avec lenteur, pesant chaque mot.

« Ce que vous voyez là, c’est votre Esprit, Julia.

— Quoi ?

— Toutes ces personnes qui travaillent, tous ces appareils qui enregistrent, toutes ces mémoires qui tournent, tout cela me sert à recréer artificiellement, à partir de textes, d’archives, l’esprit, la personnalité d’un des plus grands philosophes des Lumières. Charles-Louis de Secondat, plus connu sous le nom de Montesquieu. Vous comprenez, Julia ? Cette salle, c’est ma mission. C’est votre Baron. »

Julia était abasourdie, mais, au fond, c’est comme si une partie d’elle-même l’avait toujours su.

« Il ne s’agit pas d’un véritable « esprit », alors…

— Non, en effet. Ce n’est qu’une simulation informatique. Malgré tout mon travail, elle n’aura jamais la vivacité ni la complexité d’un authentique esprit humain.

— Mais, dans ce cas, pourquoi l’avoir créée ?

— Pour vous, Julia. »

Son cœur se refusait encore à admettre la vérité, mais son esprit, lui, l’avait acceptée depuis déjà plusieurs minutes.

« Si cela peut vous rassurer, ajouta Darius, je ne suis pas l’unique responsable de tout ça ; mon rôle a surtout été d’optimiser sa capacité à interagir avec vous, à vous « former », disons.

— Je vois. »

Malgré elle, elle eut un sourire.

« Niveau pédagogie, ça n’a pas toujours très probant, Darius. »

Il baissa la tête, comme vexé.

« Mais, dites-moi : pourquoi Montesquieu ? Pourquoi pas Voltaire ? Ou Jean-Jacques Rousseau ? Ou mieux encore Machiavel ? Votre choix devait bien être dicté par quelque chose, non ? »

Le programmeur sourit, à son tour.

« Ah, si vous saviez. Cela a été tellement discuté. Pendant des jours et des jours. La question du nombre d’œuvres disponibles a compté autant, finalement, que celle des idées politiques ou des compétences juridiques elles-mêmes. La seule certitude était le XVIIIème siècle. Diderot, Voltaire, Rousseau, Condorcet étaient des possibilités très séduisantes aussi. En fin de compte, le plus amusant, Julia, c’est que la décision n’a jamais été prise. Les autres n’ont pas été oubliés, rassurez-vous ?

— Les autres ? Je ne comprends pas.

— Suivez-moi, j’ai quelques personnes à vous présenter. »

  1. Les enfants-philosophes.

Au terme d’une autre descente, dans un couloir plus étroit que le premier, le long duquel elle avait suivi Darius, Julia se retrouva dans une vaste grotte, qui semblait avoir été taillée dans la roche par une excavatrice titanesque. L’espace souterrain qui s’ouvrait devant ses yeux, semblait pouvoir avaler une petite ville. Certes, ce n’était pas l’équivalent de la Mégapole, loin s’en fallait, mais le spectacle de ces unités d’habitation à la géométrie très variée, qui semblaient venir d’époques et de cultures différentes, brillamment éclairées par un réseau électrique élaboré, avait quelque chose de renversant. Julia, soudain, se remémora les récits de « terres creuses » qu’elle avait lus, ou simplement parcourus, dans ses plus jeunes années, à commencer par le tout premier d’entre eux, le fameux Voyage au centre de la Terre de Jules Verne.

« Nous ne sommes plus dans le Gardien, n’est-ce pas ?

— Il y a un vaste réseau de galeries et de constructions sous la colline.

— Qui donc vit ici ?

— Vos pairs, Julia. Et tout le personnel qui s’occupe d’eux.

— Mes « pairs » ?

— D’autres enfants, des adolescents. Tous implantés, comme vous. Mais, eux n’ont jamais connu l’exil. Pour eux, comme vous allez vite vous en rendre compte, vous êtes une héroïne de roman, une princesse de conte de fées, et, surtout, la clef de leur avenir. »

Il lui montra du doigt les marches taillées dans la roche.

« Descendons ! »

Elle lui emboita le pas, accrochée à son bras.

Il s’arrêta brusquement, au milieu de leur descente.

« Vos parents, Julia. Vous avez le droit de le savoir, à présent…

— Ils sont morts, n’est-ce pas ? », souffla-t-elle.

La voix de Darius semblait sur le point de se briser.

« C’était un accident. Le jour où ils vous ont déposée à l’Observatoire, nous savions précisément où ils étaient, ce qu’ils faisaient. Nous vous avions déjà identifiée et nous souhaitions qu’ils vous…

— Qu’ils m’abandonnent ?

— Oui. Vous intégrer à notre programme était plus facile comme cela. Les enfants perdus font les meilleurs candidats à l’implantation. Et nous nous efforçons de les prendre à l’extérieur de la Corporation, c’est plus facile.

— Que s’est-il passé ?

— Une mine sur la route. Un vestige de la Guerre Civile. C’est le camion de la Volpe, plus lourd, plus massif, qui aurait dû sauter, bien sûr. Notre équipe avait reçu l’ordre de se retirer, de laisser passer le véhicule de vos parents. Nous ne voulions pas leur mort. Les responsables de cette erreur ont été sanctionnés. Je suis profondément désolé, Julia. »

La main de Darius serra la sienne, sa compassion semblait sincère. Mais, l’esprit de Julia avançait plus vite que ses émotions.

« Roland-17 faisait-il aussi partie du programme ?

— Non. Le robot-compagnon appartenait à vos parents. À vous. »

Les larmes coulaient sur les joues de Julia.

Ainsi, dans le grand ballet d’illusions qu’avait été sa vie dans la Montagne, il lui restait quand même quelque chose de vrai. L’amour de ses parents. L’éducation qu’ils lui avaient donnée. Et cette machine, qui l’avait protégée ; qui n’avait jamais essayé de se servir d’elle.

Il restait une dernière question, dont elle subodorait la réponse.

« Quand m’avez-vous implantée ? »

Darius hésita.

« Je dois savoir, Darius.

— Nous sommes venus la nuit, pendant votre coma, qui a suivi l’épisode du névé. Nous étions là, Julia, prêts à intervenir. Votre robot-compagnon a été plus rapide. Quelques heures après qu’il vous a ramenée à l’Observatoire, nous vous avons posé l’implant.

— Vous avez donc laissé mourir Roland pour rien. »

Darius fronça les sourcils.

« Ce n’était qu’une machine.

— Et moi, une enfant à laquelle personne n’a demandé son avis… »

La conversation mourut.

Ils descendirent encore une cinquantaine de marches dans le silence et les perspectives changèrent : la « ville » sous la terre dévoilait un peu plus sa morphologie. Une structure carrée, très géométrisée, comme celles que l’on voyait parfois dans les utopies écrites au XVIIème siècle. L’escalier de pierre se finissait, quelques soixante mètres plus bas dans une sorte d’arène circulaire, à partir de laquelle s’ouvraient cinq avenues dont la pierre claire ressortait sur le fond rocheux, beaucoup plus sombre.

Dans cette arène, délimitée par quelques arbres qui semblaient trop verts à Julia et d’une petite fontaine, un groupe d’individus s’était formé, ressemblant à un comité d’accueil. Julia ne pouvait pas encore voir leurs visages, mais à leur manière de bouger, elle vit qu’il s’agissait d’enfants, pour la plupart bien plus jeunes qu’elle.

L’un d’entre eux esquissa un geste de salut, auquel Darius, spontanément, répondit.

« Combien sont-ils ? demanda Julia.

— Neuf.

— Mm… Pas de quoi remplir le salon de Madame de Geoffrin, je le crains.

— Pardon ? »

Julia le dévisagea, étonnée. Elle avait pourtant parlé avec le Baron du rôle des salons philosophiques dans la diffusion des idées des Lumières. Celui de Madame de Geoffrin était l’un de plus connus, à tel point qu’une représentation idéalisée en avait été donnée par le peintre Lemonnier.

Elle l’expliqua à Darius.

« Oh… Je n’écoutais pas vos conversations en permanence, vous savez. Le Baron, une fois programmé, vous transmettait ce qu’il entendait. Jour après jour, c’était plutôt lui qui décidait. Telle était ma réussite, d’ailleurs. Je n’étais pas le maître. Je n’étais pas l’élève. Moi, je ne suis que…

— Le « serviteur de l’Esprit » !

— Si vous voulez », dit-il, cette fois l’air un peu vexé.

— Et que fait le Baron, à présent ? Il discute avec un autre enfant ?

— Non. Nous l’avons suspendu, dès votre arrivée. »

Julia fut choquée.

« Comme ça ? D’un seul coup ? Sans aucun respect pour son identité ?

Le programmeur se redressa.

— Ce n’est qu’une simulation », dit-il avec froideur.

Julia resta silencieuse, jusqu’à ce qu’ils atteignent le bas de l’escalier.

Les enfants-philosophes qui les avaient attendus sagement, se précipitèrent à leur rencontre.

« Allez-vous faire les présentations, Darius ? »

Le ton de Julia n’était pas impérieux, mais contraignant par la délicatesse ; elle l’avait appris de sa première rencontre avec le Baron : parfois l’instruction indirecte est la meilleure forme d’autorité, surtout lorsqu’elle est exécutée avec grâce.

Darius s’exécuta.

Au début, il le fit mauvaise grâce, mais assez rapidement, l’enthousiasme revint dans sa voix. Ceci dit, Julia l’oublia vite pour se concentrer sur celles et ceux qui allaient devenir, elle en avait la certitude, ses nouveaux compagnons.

Il y avait tout d’abord une petite fille d’à peine huit ans, mutine et très jolie, qui semblait réfléchir à la manière dont elle allait pouvoir provoquer et contredire Julia, en déclarant des vérités impossibles. Darius lui apprit qu’elle s’appelait Rebecca et qu’elle était en contact avec l’esprit de Voltaire qui lui avait été implanté à peine quelques semaines auparavant.

Puis, il y avait, un jeune garçon qui répondait au nom de « Benjamin-Rousseau ». Presque douze ans, mais petit pour son âge, des yeux couleur noisette, le cheveu dru et en vrac, il était intarissable sur l’Etat de Nature et ses lois, mais en avait une conception différente de celle de Julia. Les débats avec lui promettaient d’être passionnants.

Venait ensuite Abdu, incontestablement le colosse du groupe ; un grand échalas d’une quinzaine d’années, tout comme Julia, qui assumait l’héritage noble et éclairé du Chevalier de Jaucourt, l’un des principaux rédacteurs de l’Encyclopédie.

Julia ne put pas résister au plaisir de lui demander, sans attendre, ce qu’il savait de la loi. L’adolescent lui répondit du tac au tac qu’il existait différentes formes de lois mais que la plus importante était la constitution écrite, dont les racines historiques se trouvaient dans les « lois fondamentales » de l’Ancien Régime français.

Affirmation à laquelle réagit sans qu’on lui demande son avis Félicie, à peine âgée de neuf ans, la chevelure flamboyante et pas encore toutes ses dents, manifestement. Elle rappela à Julia que, d’après ce que lui racontait l’esprit de Christian Wolff, la constitution devrait toujours être en accord avec la loi naturelle et la recherche du bonheur.

L’enfant-philosophe suivant s’appelait Damien, mais le garçon corpulent aux tâches de rousseur préférait qu’on lui donne le surnom de « Marquis », car tel était le rang de Condorcet, avec l’esprit duquel il dialoguait. Le futur était son obsession, et il ne pouvait qu’être meilleur que le présent, car la science y triompherait définitivement de toutes les superstitions.

Julia fut ensuite présentée à « Pierre-Portalis » qui crut nécessaire de lui rappeler que les lois « ne sont pas des actes de pure puissance » et que leur contenu devait rester conforme à la Raison, même lorsqu’il était codifié.

Puis, il y eut Jeannette qui portait en elle l’esprit de John Locke, visiblement un peu ronchon, car elle n’ajouta rien, ni sur la forme ni sur le fond, et Bénédicte, qui avait reçu les hautes conceptions morales d’Immanuel Kant. Elle se tenait en retrait, les bras croisés, comme si les arguments des autres sur la Loi, la Raison et l’Etat ne pouvaient pas prétendre à l’universalité des siens.

Mais, le préféré de Julia fut l’enfant-philosophe qui parla en dernier. Il était resté délibérément un peu caché derrière les autres. Dès qu’il s’avança, elle le reconnut immédiatement, et tapa dans ses mains, tellement elle était joyeuse de cette surprise.

« Samuel, c’est bien toi ?

— Hé oui, Julia. Tu n’es pas la seule à savoir parler aux esprits, tu vois ?

— Ainsi, tu faisais partie du plan de Darius, depuis le début.

— Je t’attendais depuis plusieurs jours déjà, dans la forêt.

— Tu as bien caché ton jeu, dis-moi ! »

Samuel fit une révérence.

Julia se tourna vers Darius.

« Et Jean ? Fait-il aussi partie du programme ?

— Oh, pas du tout ! Et c’est bien pour cette raison qu’il fait une excellente vigie », dit Darius, avec un air de fierté qui, du coup, semblait un peu déplacé.

Julia reporta son attention sur Samuel, et, sans hésiter, le serra dans ses bras.

« Je suis heureuse que tu sois là. Mais, dis-moi, quel philosophe es-tu ?

— Aucun ! »

Julia fut si surprise qu’elle le lâcha.

« Tu n’as pas d’implant ?

— Oh que si ! Mais, je suis plutôt un satiriste, un utopiste, voire un humoriste du XVIIIème siècle, contempteur des mœurs de son temps, chantre d’un futur qui ne pouvait exister, rêvant d’un Paris idéal où le télescope aurait été plus utile que les codes, et aurait fixé, mieux qu’un ramassis de lois mal rédigées, le canon moral de toute la société. Mais, ton cher Baron, je le crains, était bien trop sérieux et surtout mort bien trop tôt pour me connaître.

— Nomme-toi vite, alors !

— Je suis Louis-Sébastien Mercier, auteur d’un Tableau de Paris en 24 volumes, et, surtout, d’un petit texte acide et magistral publié en 1771 et qui n’a jamais été égalé depuis, malgré bien des tentatives.

— Voyons, voyons… Serait-ce L’humilité en dix leçons ?

— Amusant, Julia. C’est L’An 2440 ou rêve s’il en fut jamais. Une utopie située dans le futur, où Paris est la capitale du monde, où le roi de France règne avec l’aide la science, où les impôts ne se versent que spontanément, et où les lois sont moins nombreuses que les étoiles de la Grande Ourse. On y lit tout Rousseau comme on lisait la Bible dans l’Ancien Régime. D’ailleurs, j’en discute souvent avec Benjamin, qui est là. »

Samuel fit un signe de connivence à l’intéressé qui lui sourit.

Au final, tout ceci ressemblait à un jeu, se dit Julia.

La grotte était le terrain parfait, hors du monde. Les enfants implantés en étaient les joueurs, vifs et brillants. Et les règles en étaient reformulables à l’infini, à chaque tour de jeu par les joueurs eux-mêmes. Intellectuel, rhétorique, le jeu deviendrait probablement politique et juridique, au bout d’un certain temps. Telle était la raison pour laquelle les maîtres de la colline tétraédrique, l’avaient initié. Le cœur de Julia se gonfla d’une allégresse pure, enfantine, irrésistible, à laquelle elle n’était plus accoutumée.

Elle n’était plus seule.

Elle réalisait d’un coup, que tout ce qu’elle avait appris, en terme d’histoire, de droit et de philosophie, prenait un sens nouveau. Ce n’était plus un savoir imposé par les circonstances, mais un pouvoir d’émerveillement, une arme de compréhension massive et de modification du monde, qui avait été placée entre ses mains et entre celles de ces neuf enfants-philosophes. Quelles qu’en soient les raisons et les buts poursuivis par la Volpe, cela importait moins, à ses yeux, que le fait, extraordinaire, que chacun de ces enfants incarnait un binôme de spontanéité et de sagesse, d’émotion et de réflexion, de curiosité et de compétence. Ces « binômes » établiraient les bases d’un nouveau monde social. Il ne s’agirait pas d’un retour à l’âge d’or, ou de la conception d’un idéal futur inaccessible, mais de changer le présent, en usant de toute la puissance du plus humain de tous les arts : le droit.

Julia se tourna vers Darius et, avec un sourire radieux, lui dit.

« Je crois que vous pouvez nous laisser à présent. »

Le programmeur n’insista pas et se replia vers l’escalier de pierre.

Julia se retourna vers le groupe d’enfants-philosophes.

Spontanément, ils firent cercle autour d’elle.

« Par quoi commence-t-on ? » demanda Abdu, le regard étincelant.

Julia les regarda tous les uns après les autres.

« Par la première loi », dit-elle.

Lire la suite « L’Esprit de Julia »

Un article, en passant…

Tempus fugit. Je fais le point sur mes articles pour mon dossier de qualification aux fonctions de professeur. Je réalise que j’ai beaucoup écrit de textes hybrides, ni véritablement articles scientifiques, ni totalement conférences grand public, mais à la confluence des exigences de clarté et de remise en question de savoirs établis qui caractérisent les deux exercices. J’ai pris la décision d’ajouter à mon dossier d’historien du droit des articles traitant spécifiquement des liens entre le corpus utopique et la science-fiction, sous l’angle de la culture juridique. Une façon d’assumer pleinement mon parcours. Mais, celui qui suit, sur le merveilleux scientifique,  texte d’une conférence présentée en marge des Journées interdisciplinaires Science & Fiction de Peyresq, était hors-sujet pour mon dossier. D’abord, il y manque un vrai appareil critique. Ensuite, je n’y parle ni vraiment de norme, ni d’utopie, ni même d’anthropologie juridique. Enfin, il doit beaucoup aux travaux de Jacques Goimard, de Jacques Van Herp, et, bien sûr, de Serge Lehman dont il n’est qu’un modeste et respectueux écho. Alors, je le mets en ligne, ici, avec l’espoir qu’il vous intéressera, lecteurs curieux plutôt que passionnés à l’érudition sans faille, et que le vernis du temps qui l’a déjà patiné (il date de 2010) ne le rend point totalement obsolète. S’il vous donne envie de relire des oeuvres, ma foi, c’est gagné ! Et puis, j’y affirme clairement ma fascination pour les Grands Anciens, les Pères Fondateurs, les Textes-sources. Or, je remarque que, depuis, je n’ai cessé d’en revenir, de plus en plus, tant en matière de droit qu’en termes d’écriture, aux Origines. À l’heure où tous clament le retour du space-opera, voilà que je m’engage, plus profondément que jamais, aux tréfonds de la mémoire. Tempus revelat. 

« La science-fiction,

une histoire du merveilleux scientifique

de Jules Verne à Arthur C. Clarke »

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INTRODUCTION : De Merlin à Maurice Renard, des merveilleux au merveilleux scientifique.

 

            Je commencerai par une affirmation, quelque peu provocatrice : nous ne vivons plus, aujourd’hui, en Occident, une époque d’émerveillement scientifique.  La science nous apparaît-elle encore surprenante, toute-puissante, susceptible de changer notre conception du monde, notre « vraisemblable » (pour reprendre le terme utilisé par Jacques Goimard, analyste érudit, s’il en est, de la science-fiction) ainsi qu’elle l’a fait à la Renaissance, avec la révolution cosmologique et physique de Kepler, Copernic, Galilée, et le développement de la balistique de Nicolo Tartaglia, ou ses mathématiques bancaires ? Ou comme ce fut le cas, avec l’industrialisation accélérée au tournant du XIXème siècle ? Non. Depuis le milieu du XXème siècle, nous sommes « acculturés » à la science et à ses applications. Il n’est pas un mois sans que nous soit proposé un « pack » médiatique de nouveautés « high-tech » (iPhone 4G+, iPad, écrans tactiles, plats, et ultra-légers, souples, bientôt à rouler sous le bras, encre et livres électroniques, et autres solutions de communication instantanée, voire d’ubiquité sur le réseau mondial, avec Facebook, Twitter, mille et un blogs gratuits, etc), mais aussi son lot de découvertes scientifiques qui devraient susciter l’enthousiasme, ou l’inquiétude, mais laissent la plupart de nos contemporains indifférents : O.G.M, pastèques sans pépins, nanotubes de carbone, nouvelles molécules amaigrissantes, mise au jour d’un complexe funéraire aztèque, décompte accéléré des exoplanètes dans toute notre galaxie, télescopes géants capables de « voir » le Big Bang, etc… Tout cela, dans le grand public, ne suscite au mieux qu’un « c’est fou ce qu’ils arrivent à faire, hein ? », haussement de sourcils vite vaincu par l’ennui. La conquête de l’espace, fer de lance de la science conquérante du siècle dernier, est à l’arrêt : nous ne sommes pas capables d’aller sur Mars, la Lune reste en friche, exploiter les ressources du système jovien est un rêve fou, « de la science-fiction », comme on dit. Et l’analyse de l’atmosphère complexe de Titan, à la chimie prébiotique qui laisse sous-entendre que la vie est possible dans des conditions extrêmes, conséquence de la mission Cassini-Huygens, a déjà été oubliée. Les révolutions scientifiques, les avancées technologiques sont devenues si quotidiennes, si rapides, qu’elles ne suscitent plus guère d’étonnement que les brassées de « miracles » ou les manifestations de la colère divine, voire du Malin, que l’homme du Moyen-Âge croyait déceler à chaque bonne récolte, ou à chaque famine, épidémie décimatrice, ou cheval boiteux. Nous vivons à une époque de désenchantement scientifique, dans laquelle, tout en continuant en croire à la science, nous en revenons souvent à la superstition, voire à des cultes composites, prêts-à-l’emploi, comme si l’orthodoxie de la rationalité scientifique que les siècles précédents nous ont léguée, nous pesait autant que les dogmes usés des grandes religions du Livre. Pire, nous avons cessé de croire qu’un autre monde économique, politique, moral, est possible, dont la naissance serait facilitée par la science. C’est comme si la science, en triomphant, avait ôté du cœur de l’homme occidental toute capacité à l’émerveillement, ne lui laissant qu’un sens confus de l’inquiétude, qu’il dissipe en consommant ses productions, toutes destinées à le conforter dans son acceptation du réel.

            Et pourtant…

         Il a existé, et il surnage peut-être encore, ici et là, prêt à ressurgir, un merveilleux scientifique, qui contredit l’apparente dichotomie que je viens de poser. Mais, avant de le définir, d’en présenter l’histoire, le développement et le rôle dans le rapport de l’Occident à la Science, il faut d’abord en revenir aux racines du merveilleux. Revenons en arrière dans le temps, jusqu’aux origines, à ce qu’on appelle communément « la matière de Bretagne » et qui a pour avantager de mêler étroitement deux sources essentielles du sens du merveilleux occidental : le magique et le miraculeux, c’est-à-dire, le merveilleux païen (hérité des mythes polythéistes, gréco-romains et celtiques) et le merveilleux chrétien, qui se cristallise notamment dans l’imaginaire arthurien et la quête du Graal. Entre le Xème et le XIVème siècle, ce merveilleux se résume tout entier dans un personnage central, qui, paradoxalement, fait constamment référence à la science : Merlin. Je m’appuie ici, sur le texte de Robert de Boron, qui a joué un rôle essentiel au début du XIIIème siècle, dans le processus délibéré de « christianisation » de la figure du mage sylvestre, capable de mille et une transformations physiques (en loup, en vieillard, en enfant) et surtout capable de « voir » le futur, tout en possédant une connaissance universelle du passé. Ecrit en langue vulgaire, et inspiré librement des Prophétiae Merlini et de l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroi de Monmouth (1134), et du Roman de Brut (1155) de l’anglo-normand Wace, la figure de Merlin y acquiert toute sa plénitude : fils renégat du Diable, décidé à défendre le Bien dans le cœur des hommes en conseillant leurs plus grands rois, voire en agissant pour les installer sur le trône, à l’exemple d’Arthur, qui exprime une conception providentielle de l’Histoire, héritée de Saint-Augustin, Merlin use autant de magie que de science, et bien souvent, appuie ses prophéties sur des phénomènes naturels qu’il laisse délibérément passer pour merveilleux. Ainsi, lorsque les rois de Bretagne, Uter et Pendragon, luttent contre les envahisseurs Saxons, c’est une comète, ou un météore, dont l’apparition a été prévue, sinon calculée précisément, par Merlin, qui annonce leur victoire. Voici le passage dans le texte de Robert de Boron : « c’est alors qu’apparut dans les airs le monstre dont avait parlé Merlin, un dragon vermeil qui volait dans l’espace et qui crachait feu et flammes par les naseaux et par la gueule sous les yeux de tous. Cette apparition provoqua l’effroi et la panique dans l’armée des Saxons »[1]. La science, ici l’astronomie, est utilisée par le devin et sert, on le voit, à décupler le merveilleux de sa prophétie. Les exemples en sont nombreux, comme si la science, sous l’apparence de la magie païenne, puis du miraculeux chrétien, préparait déjà le terrain de son propre merveilleux.

            Le merveilleux qui naît de la science continue à se développer et on peut considérer qu’il connait un premier point culminant, au XVIIème siècle, lorsque se multiplient, ainsi que nous l’avons déjà suggéré, les nouvelles sciences appliquées à la guerre et à l’économie marchande. La balistique, les mathématiques, la géographie, etc. C’est aussi l’époque des premières utopies scientifiques, où la science, en concurrence, ou en prolongement du rêve d’institutions parfaites, vient fonder la cité idéale : c’est le cas notamment dans la Nouvelle Atlantide (1627) de Francis Bacon, ou dans le Palais d’Uranie de l’astronome Tycho Brahé, bâti sur une île-laboratoire dédiée à l’astronomie, que le prince Frédéric II du Danemark, archétype du prince éclairé par la science, lui avait offerte. Au XVIIIème siècle, la science semble même devenir la clef des futurs radieux, même si ceux-ci s’inscrivent encore assez largement sous l’angle de la satire du présent, comme dans l’An 2440, rêve s’il en fut jamais (1771), de Louis-Sébastien Mercier.

            Mais, revenons-en à ce XIXème siècle, où est né le « roman merveilleux-scientifique », au sens strict du terme, c’est-à-dire tel que le définit le français Maurice Renard dans un article de 1909. Il en pose clairement l’ambition et l’identité : « admettre comme certitudes des hypothèses scientifiques (…) prêter certaines propriétés d’une [notion] à l’autre (…) appliquer des méthodes d’exploration scientifique à des objets, des êtres ou de phénomènes crées dans l’inconnu par des moyens rationnels d’analogie et de calcul, avec des présomptions logiques ». Renard, qui, avec plus d’une dizaine de romans, tels que le Docteur Lerne, sous-dieu (1908), Le voyage immobile (1909), ou encore Le Péril bleu (1912), ne s’est pas contenté d’être le théoricien du merveilleux scientifique, fait là l’éloge d’un nouveau type de roman, tout entier fondé sur l’émerveillement procuré par la mise en scène de la science ou de ses applications, sans faire le sacrifice de l’élégance littéraire qui, en France au moins, doit caractériser le roman bourgeois : « il nous découvre l’espace incommensurable à explorer en dehors de notre bien-être immédiat (…) Il brise notre habitude et nous transporte sur d’autres points de vue, hors de nous-mêmes ». Avant l’article de Maurice Renard, les frères Goncourt, visionnaires, avaient déjà identifié tout le potentiel novateur du « roman scientifique », qu’ils défendaient dès 1856 : « Quelque chose que la critique n’a pas vu, les signes de la littérature du XXème siècle. Le miraculeux scientifique, la fable par A plus B (…) Plus de poésie, de l’imagination à coup d’analyse (…) la base du roman déplacée et transportée du coeur à la tête et de la passion à l’idée : du drame à la solution »[2]. Cet appel à l’évasion, suivi d’un retour à la réalité, que l’on perçoit, dès lors, avec un regard neuf et plus lucide, a constitué au long du XXème siècle, et aujourd’hui encore, la quintessence de la science-fiction, largement portée par les auteurs anglosaxons et américains, virtuoses du « sense-of-wonder », même s’il ne faut pas oublier qu’ils ne sont pas des solistes, et que l’orchestre de l’imaginaire scientifique est bel et bien international. Nombreux ont ainsi été les théoriciens du merveilleux scientifique, depuis Renard. Dans un article érudit, Jacques Goimard évoque pour sa part, le passage entre les « premier et second vraisemblables » que seule la science-fiction permet d’opérer. La définition même du merveilleux scientifique, et de ses frontières, n’est pas la propriété exclusive de Renard, dont les choix ne reflètent pas, et loin s’en faut, la richesse de la science envisagée comme objet littéraire.

            Ainsi, lors des journées interdisciplinaires « Sciences & Fictions » de Peyresq, qui, sous l’égide de l’Institut Robert Hooke de Culture Scientifique, réunissent, depuis 2007, des auteurs de science-fiction, analystes du genre, et des chercheurs de nombreuses disciplines universitaires (physique, mathématiques, lettres, histoire, science politique…), la question de la nature du merveilleux scientifique a souvent été abordée. Et, à travers les débats modérés, il est apparu qu’il existait plusieurs formes de merveilleux scientifique, qu’il est possible, essentiellement, de résumer en deux grandes branches, comme l’a proposé Simon Bréan, spécialiste de l’histoire de la science-fiction d’expression française : il y aurait, d’un côté, les textes centrés sur l’enchantement de l’objet technique en lui-même, dans sa nouveauté, dans les changements qu’il apporte, par sa mise au point et son utilisation, que celle-ci soit ponctuelle ou généralisée, qu’on peut qualifier de « merveilleux scientifique » au sens étroit, et, de l’autre, les textes qui se focalisent sur la mise en scène d’un monde futur ou parallèle, largement hypothétique, qui s’appuie plutôt une « spéculation » quant à l’impact social de la science (i.e. les « technosciences »), et qui se rapproche beaucoup plus de la « science-fiction », au sens contemporain du terme. Et ces deux types de merveilleux scientifique semblent à la fois se succéder, le premier l’emportant largement sur le second durant le « long » XIXème siècle, et se superposer, puisqu’il serait tout à fait faux de croire qu’au cours du « siècle des Extrêmes », les textes centrés sur l’objet technique ont disparu, quant, au contraire, ils se sont multipliés à la suite de la mise au point de l’arme nucléaire. Nous allons donc développer, selon un plan chronologico-thématique, depuis la naissance jusqu’à « l’extinction », ces deux merveilleux scientifiques et en mesurer la convergence au fil du temps, en deux grandes parties, l’une sur les bâtisseurs du XIXème siècle, l’autre sur les ingénieurs du XXème siècle.

            Mais, il faut toutefois rappeler que d’autres grilles d’analyse étaient possibles, que nous évoquerons, de façon périphérique. Il est envisageable de distinguer le merveilleux scientifique qui découle de l’absence de compréhension de la science, de celui qui rayonne, au contraire, de l’explication détaillée du phénomène scientifique, dont Jules Verne fut le champion. D’autres typologies existent : celle de Tzvetan Todorov, par exemple, strictement littéraire, qui identifie le merveilleux scientifique par l’existence d’un univers secondaire qui ne provoque pas systématiquement des effets d’inquiétude, comme le fantastique, tout en se prévalant d’une base scientifique. Mais, il est temps, à présent, d’emprunter le pont entre science et merveilleux, tel qu’il fut bâti par les auteurs et théoriciens européens, et principalement français et anglais (I), avant de suivre le travail, efficient et méthodique, des ingénieurs de la science-fiction mondiale (II).

 

I – LES BÂTISSEURS EUROPEENS DU PONT

ENTRE SCIENCE ET MERVEILLEUX

(1863 – 1939)

 

            Résumé : la naissance du roman merveilleux-scientifique, est, pour l’essentiel, le fruit de la construction d’un pont inédit entre la science et le merveilleux, par les auteurs anglo-saxons, d’une part, et les auteurs français, et francophones, d’autre part. Mais, en bâtissant leur pile porteuse, de chaque côté de la Manche, ils importent, leur différences culturelles, leur appréhension spécifique de la science, de la technique et des futurs qui en découlent. En France, si tout a commencé avec l’armateur génial roman scientifique que fut Jules Verne, grâce aux circonstances et à la complicité visionnaire de son éditeur, Hetzel, autant que par son talent propre, les auteurs français s’imposent plus commes des chasseurs de chimères que comme des explorateurs des futuribles, qu’ils dénient largement (A). Alors que les anglais, eux, au contraire, s’engagent résolument dans l’appréhension des mécanismes et des conséquences pratiques de la science qui s’applique : ils enchantent l’objet technique et interrogent l’impact social de la technique, préférant à la réflexion philosophique pure, l’enquête sur les processus historiques à l’oeuvre à la veille de la première guerre mondiale (B).

 

A/ La « pile » francophone du merveilleux scientifique

a) Jules Verne, « l’armateur » du roman scientifique

            Le premier des Voyages Extraordinaires de Jules Verne paraît chez l’éditeur Hetzel, en 1863 ; il s’agit de Cinq semaines en ballon, qui narre une traversée audacieuse du continent africain grâce à un ballon à hydrogène aux performances décuplées. Mais, pour comprendre véritablement en quoi l’œuvre de Jules Verne révolutionne le rapport entre science et littérature, en quoi elle fonde ce qui deviendra plus tard la science-fiction, il faut revenir en arrière à la rencontre avec Hetzel, et plus encore, à l’entourage immédiat de l’auteur. Etudiant moyen, d’un caractère à la fois fantaisiste et ombrageux, boulimique, romantique déçu, tardivement marié à une veuve qui est déjà mère de deux enfants, Jules Verne a mis du temps à s’élancer sur le chemin de son devenir, au contraire de son frère cadet, navigateur. Il commence par écrire des pièces de théâtre, notamment Les Pailles rompues, représentée en 1850 sans succès. Jusqu’à la rencontre décisive avec Pierre-Jules Hetzel, en 1862, force est de constater que Jules Verne n’a pas publié une ligne qui puisse se rattacher au merveilleux scientifique. Et, lorsqu’il soumet son manuscrit du Voyage dans l’air à Hetzel, il n’a pas conscience, comme c’est souvent le cas dans la carrière d’un auteur de premier plan, qu’il s’agit là d’un « travail entièrement nouveau, le premier d’un genre qui va bouleverser la littérature de jeunesse »[3]. L’éditeur qui en perçoit immédiatement tout le potentiel commercial et pédagogique et, en le rebaptisant Cinq semaines en Ballon, s’appuie dessus pour lancer son Magazine d’éducation et de récréation. Le roman scientifique est né, et l’aventure littéraire qui en découle marquera durablement la culture française.

            Parallèlement, les relations sociales de Jules Verne se densifient : il rencontre Félix Tournachon, dit « Nadar » qui fonde, en 1863, la Société d’encouragement pour la locomotion aérienne aux moyens des plus-lourds-que-l’air, à laquelle participent savants et ingénieurs et dont Jules Verne sera nommé le censeur. Nadar, dont l’anagramme évident est « Ardan », l’un des personnages principaux du dyptique De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, aura une influence importante sur les sources d’inspiration de Jules Verne et accompagnera son choix de privilégier, dans une relation contractuelle exclusive, voire léonine[4], avec Hetzel, le roman scientifique, en l’inscrivant entre pédagogie de la science et émerveillement des techniques qui en découlent. Quant à Hetzel, il devient le véritable père littéraire de Jules Verne et, conseil après conseil, directive après directive, il permet à son travail d’auteur d’atteindre tout son potentiel séducteur, en insistant surtout sur la dimension scientifique de l’intrigue, sans hésiter à secouer un peu son auteur lorsqu’il le juge nécessaire : « Où est la science ? Quatre-vingt-deux pages de texte et pas une invention que le dernier crétin n’eut trouvée. Lâchez tous ces types et recommencez avec de nouveaux ! »[5]. L’île mystérieuse, suite brillante de Vingt Mille Lieux sous les Mers, qu’avait rebaptisé Hetzel qui jugeait, à juste titre, que le titre original, Le voyage sous les eaux, était trop vague, porte la marque de l’éditeur et reste l’un des « petits chefs-d’œuvre » de Jules Verne, tant sur le plan des personnages que sur celui du substrat scientifique, avec le retour du capitaine Nemo, et des certains des enfants du capitaine Grant, mais surtout le rôle crucial de cet ingénieur américain, Cyrus Smith, ce nordiste qui s’échappe en ballon et s’écrase sur une île perdue du pacifique ; là, il organise scientifiquement la vie de ses compagnons d’infortune pendant près de quatre années, leur apprenant à construire un four, à élaborer de la nitroglycérine, construire un ascenseur hydraulique, et alimenter un télégraphe en électricité : bref, il s’impose comme l’un des personnages les plus emblématiques du roman scientifique à la manière vernienne, acteur par lequel s’exprime le merveilleux scientifique. Mais, il n’est pas seul, et loin s’en faut ! Dans les Voyages extraordinaires, les personnages d’ingénieurs, d’astronomes, de chimistes, voire de professeurs, que l’auteur ne gâte souvent pas, sont légion et toujours au cœur de l’action : citons, pour mémoire, le professeur Aronnax, passager forcé du Nautilus, chroniqueur de l’odyssée sous-marine du capitaine Némo qui voit en lui un « esprit supérieur en mesure de l’écouter », l’ingénieur Banks de La Maison à Vapeur, qui réalise les caprices d’un maharadjah grâce à ces capacités techniques, sans renoncer à sa liberté d’esprit, l’astronome Everest qui partage l’Aventure de trois Russes et de trois Anglais dans l’Afrique australe, venu mesurer un arc de méridien, en vue de l’adoption par les deux nations d’un système métrique commun, docteur Johausen, l’Allemand qui tente de percer le langage des gorilles et n’hésite pas se jouer de Darwin, au risque d’être ridicule, dans Le village aérien, le professeur Otto Lidenbrock qui s’enfoncera jusqu’au centre de la Terre, en déchiffrant le cryptogramme d’Arne Saknussemm, Cyprien Méré, jeune et brillant polytechnicien qui tente l’aventure de la prospection et met au jour un charbon cristallisé de 300 grammes qui sera baptisé l’Etoile du Sud, le docteur Ox, qui, assisté de son prépateur Gédéon Ygène, met ses talents de chimiste au service d’un ville toute entière tombée dans l’apathie, Palmyrin Rosette, professeur, chauve et hargneux, qui devient le passager d’un île glacée emporté par une comète et sauvé par Hector Servadac, et l’horloger genevois Zacharius à qui Jules Verne prête l’invention de l’échappement et qui tente de mesurer son savoir-faire technique avec le pouvoir du Créateur lui-même.

            Toutefois, derrière les personnages, se sont surtout les sciences et les techniques qui, au sens littéral, innervent les récits verniens, leur donnant à la fois leur ressort dramatique et leur charge de merveilleux. La balistique y est tout particulièrement à l’honneur et les canons, que ce soit la Columbiad de 68 000 tonnes de fonte de fer, coulée dans un puits foré à même le sol, et qui, grâce à 200 tonnes de coton azotique (pyroxyle), propulse l’obus d’Ardan, Barbicane et Nicholl, jusqu’à sa destination lunaire, ou le canon géant du docteur Schultze dans Les Cinq cent millions de la Bégum, servent souvent de déclencheurs au merveilleux, à l’égal de monstres de métal, fendant l’azur ou plongeant au fond des océans. Et, en la matière, Jules Verne apporte une innovation essentielle : loin d’épaissir les mystères de la science, il les dissipe. Loin de prophétiser, il éduque. Ainsi, les scaphandres du Nautilus, ou les combinaisons de survie des Tribulations d’un Chinois en Chine : étonnamment modernes et méticuleusement décrits. Ainsi encore, la question de l’éclairage par arc électrique, qui est l’une des marottes de Verne à ses débuts : le docteur Fergusson dans Cinq semaines en ballon improvise un éclairage avec une pile de Bunzen et deux charbons, le puissant projecteur du sous-marin de Nemo fonctionne sur le même principe, mais ce sont surtout les inoubliables lampes à bobine d’induction, dites « lampes de Ruhmkorff » du Voyage au Centre de la Terre, écrit en 1864, qui émerveillent les jeunes lecteurs tout en étant longuement décrites par l’auteur, à partir des connaissances électriques de son époque : alimentées par des piles à éléments Bunzen provoquant des décharges au travers d’un résidu de gaz carbonique enfermé dans un serpentin de verre, elles fournissent une lumière blanchâtre efficace jusqu’à cinquante mètres. Rappelons que l’invention de l’ampoule électrique par Edison date de 1877. Enfin, Jules Verne ne passe pas à côté de la télégraphie, mise au point en 1842 en France, et qui n’est plus une nouveauté, mais évoque le câble transatlantique, que croise le Nautilus. Et dans l’Île Mystérieuse, l’ingénieur Smith relie par télégraphe alphabétique le corral à Granite-house par un câble métallique filé sur place avec des moyens de fortune, et Nemo allonge la ligne pour y relier son sous-marin.

            Loin de l’anticipation, choisie par d’autres auteurs tels que Herbert George Wells, dont il se désolidarise en s’écriant « je me sers de la science, il l’invente »[6], ou d’illustrateurs, comme Albert Robida, ou son fils, Michel Verne, qui y cède dans une nouvelle intitulée « Au XXIXème siècle : la journée d’un journaliste américain », en décrivant la télégraphie sans fil, Jules Verne s’est fait le « chantre » du présent et se situe du côté des passeurs : il s’emploie à mettre en scène les nouveautés de la science, alors qu’elles sont encore frémissantes, et que l’esprit du public n’y est pas accoutumé, et il en fait la source d’un émerveillement d’un nouveau type, rationnel, lumineux, positif, en s’appuyant sur de nouveaux outils narratifs. Au fond, de ce point de vue, Verne est « fermement planté dans son époque », et écrit à un moment où la science n’est pas encore « assez mûre pour pouvoir être affranchie »[7]. Il fonde véritablement le roman scientifique en séparant le merveilleux du mystérieux, et si son merveilleux est plus sobre, moins allégorique, que celui des Rosny et des Messac, il existe bel et bien. Il se fonde sur la vapeur et l’électricité, forces motrices de son époque, qu’il magnifie littéralement dans des rêves extraordinaires qui ne sacrifient pas à la vraisemblance scientifique. Et le succès est au rendez-vous : les Verne finiront pas donner des bals fastueux, ou « Nadar » se distinguera « en surgissant de l’obus lunaire »[8] sous les yeux écarquillés de 350 invités, tandis qu’Offenbach annonce un opéra-bouffe inspiré du Docteur Ox.

b) Rosny Aîné et les chasseurs de chimères

            À la suite de Jules Verne, nombreux seront les auteurs français, ou francophones, à tenter d’intégrer de la science merveilleuse dans le roman, à des degrés divers de science et de merveilleux. On peut citer Camille Flammarion et ses Récits de l’Infini (1872), Didier de Chousy avec Ignis (1883), Villiers-de-l’Isle-Adam et son Eve future (1886), Albert Robida pour l’Horloge des Siècles (1901), Alfred Jarry, qui avait sous-titré Le surmâle (1901) « roman néoscientifique », Jean de La Hire et La roue fulgurante (1907), sans oublier le Le Prisonnier de la planète Mars (1908) de Gustave Lerouge, qui croit que la téléphatie est une science et atteste ainsi du lien qui existe entre l’histoire de la dépertinence scientifique et du merveilleux éponyme. Mais la plupart des auteurs n’entendaient faire là qu’une expérience littéraire, et le plus souvent ponctuelle. Il s’agissait, pour eux, de marier le formalisme du roman bourgeois à la rigueur froide du raisonnement scientifique. En somme, faire du feu avec de la glace. Certains, toutefois, sont allés plus loin, comme Maurice Renard, qui avec plus d’une dizaine de romans, comme Docteur Lerne, sous-dieu (1908), Le voyage immobile (1909), ou Le Péril bleu (1912), ne s’est pas contenté d’être le théoricien du merveilleux scientifique.

            Les dominant tous, par son talent et la démesure de ses récits (pourtant mis de côté par Maurice Renard dans son article de 1909, qui, déjà,  disqualifiait ceux de Verne), il y a J. H. Rosny Aîné (de son vrai nom Joseph Henri Honoré Boex), et ce n’est pas un hasard si l’un des plus importants prix de la science-fiction française se place aujourd’hui encore sous son haut-patronage. Rosny est la figure de proue du roman scientifique tel qu’il se dessine dans l’entre-deux-siècles.

            Son « merveilleux scientifique » se situe à l’opposé de celui de Jules Verne. Alors que le Nantais demeurait fermement ancré dans le présent et la description technique, le Bruxellois investit les territoires du temps et se mêle de spéculation préhistorique, ou de donner corps à des futurs hypothétiques, avec Les Xipéhuz (1887), La Guerre du Feu (1911), La Mort de la Terre (1910), et, plus tardif mais très connu, Les navigateurs de l’Infini (1925). Les machines sont relativement absentes de ses récits et lorsqu’elles apparaissent, Rosny n’hésite pas à leur conférer des propriétés fabuleuses, sans souci de vraisemblance. Dans Les navigateurs de l’Infini, le vaisseau qui pointe vers Mars est le fruit d’une science future et totalement merveilleuse : « Les cloisons du Stellarium, en argine sublimé, d’une transparence parfaite, ont une résistance et une élasticité qui, naguère, eussent paru irréalisables et qui le rendent pratiquement indestructible. Un champ pseudo-gravitif, à l’intérieur de l’appareil, assurera un équilibre stable aux êtres et aux objets (…) nos appareils – générateurs et transformateurs – ne font pas de bruit ; les vibrations sont d’ordre éthérique… ». Du jargon pseudo-scientifique qu’aurait renié Jules Verne.

            Et pourtant… Scientifiquement Rosny est mieux « armé » que Verne pour incarner l’envol du merveilleux scientifique. D’abord parce qu’il a fait des études, bordelaises, en physique, en chimie et en sciences naturelles. Ensuite, parce qu’il assortit ses romans d’un certain nombre de notes qui les enracinent dans une appareil critique scientifique, comme dans La Mort de la Terre, qui traite de la puissance de l’atome. Et il fonde l’astronautique dans Les navigateurs de l’infini. De surcroît, Rosny est plutôt mieux intégré que Verne dans la société intellectuelle et littéraire de son époque : très proche de l’écrivain Edmond de Goncourt, qui avait bien perçu le caractère novateur du roman scientifique et avait pris Rosny sous son aile, il participe à l’exécution de son testament et à la fondation, en 1903, de l’Académie du Goncourt, dont le premier lauréat, Force ennemie de Joseph-Antoine Nau n’est rien moins qu’un pur roman de merveilleux scientifique. Rosny devient secrétaire, puis président de l’Académie, en 1926.

            Mais, le cas Rosny reste exceptionnel, car le merveilleux scientifique à la française va s’inscrire, au contraire de celui britannique, dans le déni du futur et dans la critique du progrès technique ; pris dans un spirale conservatrice, voire réactionnaire, il n’offrira pas toujours à ses auteurs la renommée qu’ils auraient pu mériter ; le groupe francophone, cerné partiellement par Renard, semble fasciné à la veille de la première guerre mondiale et, même après celle-ci, par la « catastrophe qu’il voit se profiler à l’horizon et dont il pressent qu’il n’y survivra pas »[9], et ses membres se refugient volontiers dans des mondes d’une ancienneté prodigieuse, dont Paris serait, à jamais, « la capitale universelle », à partir de laquelle les « chasseurs de chimères » s’élancent pour explorer les merveilles des airs et des océans, sinon des mondes extérieurs, tout en déjouant les complots atlantes et les invasions extraterrestres. La guerre brise son élan, la rend caduque et Régis Messac (1893-1945) en est tout à la fois l’incarnation tardive et le chantre nostalgique.

c) Les hypermondes échoués de Régis Messac

            Régis Messac fut, plus encore que Maurice Renard, le véritable « homme-orchestre » de l’école française du merveilleux scientifique et, en même temps, son involontaire exécuteur testamentaire. Romancier (Quinzinzinzilli, 1935), essayiste (Micromégas, 1936), traducteur et vulgarisateur pour de nombreuses revues scientifiques telles que La Fusée, La Science Illustrée, agrégé de grammaire, professeur à l’université de McGill, au Canada, il est aussi le fondateur de la revue Les Hypermondes, « organe officiel » du merveilleux scientifique à la française, qui impose à tous ses contributeurs un équilibre entre la mise en perspective du discours scientifique, et le souci de divertir le lecteur dès son premier éditorial : « Ce sont des mondes hors du monde, à côté du monde, au-delà du monde, inventés, devinés ou entrevus par des hommes à la riche imagination de poètes. Il faut, pour les visiter, entreprendre les voyages imaginaires, les voyages impossibles ». Le premier numéro date de 1935, et la revue aurait constitué un vivier pour les jeunes auteurs français, tout en les rattachant au courant anglais, puisqu’elle appelle à découvrir, au-delà de Verne, Wells et Poe, « les étrangers que l’on n’a jamais songé à traduire et les Français qu’on ne songe pas à lire ». Mais, elle fait long-feu et ne survit pas au second conflit mondial.

            Pourtant, les horreurs des deux guerres techniciennes où les machines mangent les hommes, ne suffit pas à l’expliquer. Serge Lehman pointe du doigt les causes endogènes de l’échec du merveilleux scientifique à la française : celles-ci sont à la fois d’ordre formel et substantiel. Sur la forme, aucun auteur français n’a cherché à adapter le style à la nouveauté du propos. C’est ce que Jacques Baudou appelle le choix de « la voie lettrée », du formalisme dogmatique, par opposition à « la voie populaire », pragmatique, qui fut celle des anglo-saxons, puis des américains. Sur le fond, ce qui nous intéresse le plus ici, c’est l’absence d’un enthousiasme pour la Science et les potentialités nouvelles. Régis Messac dans Quinzinzinzilli livre un roman post-apocalyptique hantée par la nostalgie d’une paix et d’un bonheur que la technique a rendu inaccessibles pour l’humanité. C’est là le fruit, amer, de la coupure typiquement française entre l’univers des sciences en prise directe avec le présent et celui de la littérature qui se veut intemporelle. Tous les romans scientifiques français, ou presque, sont portés par une morale conservatrice qu’exprime la destruction finale de la « merveille scientifique » et la restauration de l’ordre tranquille de la société bourgeoise. Les français réunis autour de Messac partagent « le pessimisme foncier, la haine du peuple et le désir de manger à l’heure »[10], quand leurs confrères anglo-saxons et américains, eux, pensent déjà la société d’après-demain. Au fond, les français préfèrent la rétrocipation à l’anticipation, et de ce fait, se placent dans l’ombre portée de Verne sans véritablement lui rendre hommage, puisqu’ils n’accueillent pas le présent et refusent d’affronter le futur, quand bien même, ils en perçoivent, à l’instar de leurs pairs anglosaxons, l’inéluctabilité. Verne et Rosny exceptés, et on comprend mieux qu’ils aient été ignorés par Maurice Renard dans son article de 1909, les auteurs français se considèrent comme des humanistes réfugiés dans un monde, certes merveilleux, certes scientifique, mais hantés de monstres froids, de dictatures menaçantes, qui utilisent la technique pour se perpétuer. Ils sont viscéralement xénophobes, et leur colère se déchaîne contre le progrès technique, qu’ils choisissent de fustiger plutôt que d’en neutraliser les dérives en proposant d’autres voies de développpement. Je crois qu’il faut mesurer, aujourd’hui, le message que nous livrent ces auteurs français. Il est, plus que jamais, est d’actualité. Voyons ce qu’il en est, à présent,  de l’autre côté de la Manche.

B/ La pile anglo-saxonne du « sense of wonder »

a) Les maîtres anglais du merveilleux scientifique

            Même si le courant anglo-saxon du merveilleux scientifique va rapidement trouver son autonomie et sa voix propre, il est probable que, malgré leur isolement respectif, c’est Jules Verne et Rosny Aîné qui, plus que tout autre auteur français, ont eu une influence prépondérante sur les auteurs responsables de son émergence dans les îles britanniques. Celui-ci est principalement incarné, outre-Manche, par les nombreux romans, nouvelles, et essais, d’Herbert George Wells qui, dès sa nouvelle The Chronic Argonauts qu’il publie en 1888 dans le journal de son université,  qualifie son propre travail de « scientific romances » qu’incarnent des oeuvres aussi inoubliables que La machine à explorer le temps (1895), L’île du Docteur Moreau (1896), L’homme invisible (1897), La guerre des mondes (1898), que ceux de Sir Arthur Conan Doyle, le père célébrissime de Sherlock Holmes, qui, dans les Aventures du professeur Challenger, en particulier, s’inspire manifestement des thèmes de Rosny Aîné, tout en les réinterprétant, sous un angle plus spéculatif, comme dans The Poison Belt (1913). Il faut citer également certains textes d’Edwin Abbott, en particulier Flatland (1884), qui met en scène des carrés et des cercles dans un univers bidimensionnel, intrigués par la troisième dimension, dans une allégorie tout à la fois christique et platonicienne, de Robert Louis Stevenson, dont les Docteur Jekyll et Mister Hyde (1886) interrogent à la fois la chimie, la biologie et la psychologie, encore hésitante, de la fin du XIXème siècle. Mais, c’est un autre auteur anglais, immense par le talent, rarement convoqué en matière de merveilleux scientifique, qu’il nous fournit la composition de la pile anglo-saxonne et les détails de son édification : Rudyard Kipling.

  1. b) Rudyard Kipling et l’enchantement de la technique

Né en 1865, l’année où Lewis Carroll envoyait Alice au pays de merveilles, Rudyard Kipling a grandi sous le règne de Victoria (1819—1901) et s’il fut le chantre incontestable de la grandeur de l’Empire britannique, il a également souvent tourné son regard vers le Nouveau Monde et ses mille possibilités. Il a côtoyé des auteurs comme Sir Arthur Conan Doyle, Henry James, grand maître américain du réalisme littéraire, mais son plus proche compagnon fut Henri Rider Haggard, avec qui il aurait collaboré pour Le Jour où la Terre trembla (1917). Kipling est l’exact contemporain de Herbert George Wells (1866—1946). Mais s’il sait verser, dans un certain nombre de textes, dans le merveilleux scientifique, il est aussi différent du père de la cavorite, qui emmène Les premiers hommes dans la Lune (1901), que Verne peut l’être de Rosny. Moins passionné par les mondes imaginaires, peu enclin à explorer des futurs hypothétique, il s’intéresse avant tout à l’objet technique et à sa nature profonde, à la relation que l’homme, l’ingénieur, voire l’humanité peut avoir avec lui. Et Kipling invente, littéralement, une forme bien spécifique de merveilleux scientifique à l’anglaise à laquelle il me faut rendre hommage ici, après qu’elle a été le sujet d’une session d’études interdisciplinaires à Peyresq : l’enchantement de la technique.

Les récits de Kipling touchant spécifiquement les domaines de la technologie sont, pour l’essentiel des nouvelles, assorties de quelques poèmes, dont l’écriture s’échelonne entre 1893 et 1932 : « Un fait » (« A Matter of Fact »), 1893, « Le Navire qui trouva sa voix » (« The Ship That Found Herself »), 1898, « .007 », 1898, « The Fairies’ Siege », dérivé de Kim, 1901, « Sans fil » (« Wireless »), 1904, « Avec le courrier de nuit » (« With the Night Mail »), 1909, « L’Enfance de l’air» (« As Easy as A.B.C »), 1917, « Dans le même bateau » (« In the Same Boat »), 1917, « L’Œil d’Allah » (« The Eye of Allah »), 1926, « En marge de la profession » (« Unprofessional »), 1932, auquel il convient d’ajouter « Les bâtisseurs de pont » (« The Bridge-builders »), 1902, qui donne, et ce n’est pas un hasard, son titre à cette première partie de mon intervention. Reprenons quelques-uns des textes de ce corpus, et voyons sur quel type de merveilleux repose l’appréhension kiplingienne de la technique. Si Kipling semble être à l’affût des sensations nouvelles produites par le monde technique moderne naissant, il faut toutefois souligner qu’il n’oublie pas de confronter le merveilleux scientifique en lui-même à celui, plus traditionnel, qui monte de la culture animiste des Indes britanniques, comme dans « En marge de la profession », où il confronte l’influence des astres avec des expériences du radium sur les cellules.

« Sans fil » est sans doute le texte le plus révélateur de tous. Kipling y met en scène un pharmacien phtisique et amoureux qui, plongé dans un état second, « capte » des vers immortels de Keats, tandis que, dans la pièce d’à-côté, on procède à l’essai (infructueux) d’un émetteur-récepteur d’ondes hertziennes. Le pharmacien se retrouve alors dans un état d’excitation similaire à celui du récepteur (qui, lui, ne reçoit rien) et les vers semblent « portés » jusqu’à son esprit par les ondes égarées qui n’ont pas atteint l’appareil. Ici, le merveilleux de la scène repose autant sur les mystères de l’inspiration poétique que sur les explications de caractère scientifique, et, même si Kipling n’est jamais explicite, il conjugue la pédagogie de la technique à une parabole surprenante sur le fonctionnement de l’esprit humain.  élodie Raimbault, qui a récemment soutenu sa thèse de doctorat sur Kipling, soulignait que ce dernier considérait l’inspiration comme « une transmission inexplicable scientifiquement ». Pourtant le fait est que le poème de Keats est parsemé de vers erronés, comme si la syntonisation mentale n’avait pas été parfaite. Kipling joue admirablement ici sur la magie de la radio, de l’objet technique lui-même, des ondes qu’il génère et qui transportent l’information, et « flirte » avec l’explication, sans y sombrer tout à fait, comme le montre cet extrait :

Pour reprendre ce que je disais sur ce cohéreur avant qu’il ne nous interrompît, la pincée de poussière est en fait de la limaille de nickel. Les ondes hertziennes, voyez-vous, viennent du ciel par l’émetteur qui les dissémine, et toutes ces petites particules s’assemblent — en latin cohaerere — les unes aux autres aussi longtemps que le courant les traverse. Á présent, il faut garder à l’esprit que le courant est produit par induction, et il existe de nombreuses sortes d’induction…

— Oui mais qu’est-ce que l’induction?

— Il est très difficile de l’expliquer sans entrer dans la technique. Mais, en gros, lorsqu’un courant électrique traverse un filament de fer, il dégage un important flux magnétique, et si vous disposez un autre filament de fer parallèlement au premier, au sein de ce que nous appelons son champ magnétique, eh bien, alors le second filament de fer sera lui aussi chargé en électricité.

De son propre fait?

— De son propre fait.

Dans « Le Navire qui trouva sa voix », Kipling va encore plus loin dans l’enchantement de l’objet technique, plus qu’il personnifie littéralement un navire entier, en lui donnant une identité, une voix propre, ou plutôt, un concert de voix qui illustre à la fois sa nature mécanique, reposant sur des éléments hétérogènes et complémentaires qui doivent aller de concert, pour que s’exprimer sa volonté. Kipling, virtuose, parvient à instaurer un véritable « lien d’empathie du lecteur avec l’objet technique lui-même », conçu comme un acteur à part entière du récit. Il donne vie au bateau. La fin du texte est significative : ayant pris conscience de son existence en tant qu’unité fondée sur des éléments hétérogènes, le navire acquiert le « je » et réalise qu’il appartient à une collectivité de navires, lorsqu’il arrive au port. La personnification amène la civilisation, même si celle-ci n’est qu’esquissée. Le texte est une sorte d’allégorie de la nécessité de former un groupe solide avec des individus différents, que ceux-ci soit de chair ou de métal. Le défi narratif était ardu et Kipling, à l’inverse des auteurs français trop dogmatiques, sut se doter des outils narratifs idoines : jonglant avec les points de vue, il parvient à faire dialoguer les différentes parties du bateau, en faisant s’exprimer successivement les moteurs, la coque, les cheminées, le pont principal, tout en suivant un chemin didactique : sa démarche d’émerveillement est bel et bien scientifique, il propose à ses lecteurs un chemin didactique.

En somme, le merveilleux scientifique chez Kipling tient au fait qu’il sait parler d’un objet technique en termes clairs et compréhensibles par un lectorat non-spécialisé, tout en réalisant à provoquer une identification à l’objet-personnage, provoquant l’enchantement à partir d’un mode d’emploi technique. C’est le cas dans Les bâtisseurs de pont :

Une plainte perçante courut le long de la ligne, achevée en hurlement, un cri mêlé de surprise et d’effroi ; la surface du fleuve blanchit d’une rive à l’autre entre les revêtements de pierre, et dans le lointain les môles disparurent sous les panaches d’écume. La Mère Gunga montait à fleur de rives, et un mur d’eau couleur chocolat l’annonçait en avant. Un grincement aigu domina le rugissement de l’eau : c’était la plainte des fermes retombées sur leurs amorces, tandis que la trombe du flot, emportant les soutiens de traverses, faisait le vide sous leur ventre de fer. On entendit les chalands gémir et moudre leurs bordages dans le tourbillon qui se forma au revers de la culée, leurs moignons de mâts montaient plus haut, plus haut, contre la ligne terne du ciel.

Ici, à la résistance des piles et des rivets du pont, Kipling oppose la puissance des différents dieux de l’Inde, dans un combat entre dieux et titans. La crue symbolise la colère de la déesse Gunga, et la « silhouette noire » du pont qui s’élève, qui prend vie, marque le défi de la réalisation technique née de la science des hommes. On pourrait y voir l’esquisse d’une mythologie moderne, basée sur l’animation du métal. Kipling, au fond, donne une âme à la modernité, en montrant à ses lecteurs « ce qui se cache derrière la machine ». Chez lui, la vapeur, force motrice par excellence, devient alors l’équivalent du « souffle divin », qui, jadis, enchantait le monde naturel. Le merveilleux, de divin devient scientifique, tout en gardant son caractère sacré.

In fine, force est de constater que la charge spéculative des textes de Kipling est rare, ce qui le rapproche encore de Jules Verne. Toutefois, deux occurrences sont intéressantes, et montrent les prémices de l’acception anglaise du « sense-of-wonder » qui, en dépassant le merveilleux scientifique, permet d’atteindre les rivages de la science-fiction au sens plein du terme. « L’Enfance de l’air »  est aussi un récit situé dans le futur, en 2005. Il montre la mainmise d’une compagnie, l’Aerial Board of Control sur les moyens de transports aériens qui « contrôlent la planète », ce qui conduit à une mise en question de la puissance de la démocratie face à la mainmise des monopoles multinationaux sur les moyens de transport. Une réflexion encore actuelle, qui annonce le glissement du merveilleux scientifique à l’anglaise vers une authentique forme de science-fiction, d’essence plus spéculative, et d’une ampleur de vue propre à susciter le vertige.

b) La voie étroite de l’horreur cosmologique, d’un continent à l’autre

            En guise de contre-exemple à l’enchantement de l’objet technique de Rudyard Kipling, chantre britannique de la société technicienne après avoir été celui de l’empire britannique, il faut évoquer l’œuvre marginale de Howard Philip Lovecraft (1890-1937), cet auteur américain de la Nouvelle-Angleterre, qui, à l’instar des auteurs français de merveilleux scientifique cités par Renard, a pressenti les puissances abominables qui pouvaient se tapir au détour des chemins que les sciences ouvraient à une humanité bien trop confiante en ses capacités et préféré se réfugier dans les replis chatoyants du rêve. Ses récits fondent une nouvelle mythologie qui s’appuie, paradoxalement, sur une appréhension scientifique de l’immensité de l’Univers. Il invente en quelquesorte « l’horreur cosmologique », négatif du merveilleux technique de Kipling, défocalisé, faisant appel, non à l’enchantement, mais à la peur, telle que la pratiquait aussi Edgar Allan Poe (1809-1849), père véritable, de l’autre côté de l’Atlantique, de la manière américaine d’appréhender la science dans le récit littéraire, et qui, avec Les aventures d’Arthur Gordon Pym (1835) ou Une descente dans le Maelstrom (1841), pose les bases d’un genre qui dépassera le merveilleux scientifique et qui trouvera aux Etats-Unis d’Amérique son creuset idéal : la science-fiction.

            Pour autant, comme on va le voir dans une seconde partie de cette intervention, centrée sur le XXème siècle, l’apparition de la science-fiction ne fait pas disparaître le merveilleux scientifique,  que ce soit dans son acception française ou dans sa pratique anglaise. Elle le dépasse, elle ne l’efface pas, mais l’absorbe plutôt, le métabolise, comme elle le fait, parallèlement,  de l’utopie, de la contre-utopie, du conte philosophique, de la satire, ou encore de l’anticipation. Sous l’étiquette de la science-fiction, les véritables « ingénieurs » du merveilleux scientifiques, le pont bâti, de part et d’autre de l’océan, vont s’attacher à faire tourner la machine du merveilleux scientifique de plus en plus vite, de plus en plus loin, sous l’étiquette vertigineuse de la science-fiction.

II – L’ÂGE FABULEUX DES INGENIEURS

DE LA SCIENCE-FICTION MONDIALE

(1927 – 2008)

Résumé :  l’impulsion, en aval de la première guerre mondiale, qui a laissé exangue et paralysé par l’irruption d’une nouvelle forme de guerre qui n’a rien de commun avec celles du passé, en raison des possibilités offertes par la technique , vient des Etats-Unis, qui à l’aube des années trente, fait le choix délibéré de l’évasion par la fiction, multipliant les « weird tales », dans des magazines bons marchés, dont l’archétype est livré par Hugo Gernsback, réduisant toutefois la part scientifique du merveilleux à un simple vernis, même si la tendance sera corrigée, dans un second temps, par un directeur ambitieux et un auteur talentueux : John W. Campbell et Robert A. Heinlein (A) ; puis, la France, alors même qu’elle s’est délibérément coupée de son histoire littéraire en matière de récits scientifiques, jusqu’à se convaincre, en aval de la seconde guerre mondiale, que la science-fiction est une expression culturelle américaine, parvient, grâce à quelques auteurs très isolés à redécouvrir les chemins de son merveilleux scientifique. René Barjavel, puis Michel Jeury, sont l’incarnation de ce hiatus, puis de son dépassement (B) ; enfin, c’est à « l’île parfaite » de prendre sa revanche, tardive mais incontestable, puisqu’au cœur dur de la science-fiction, le maître incontesté du merveilleux scientifique à l’anglaise, le seul capable d’enchanter l’objet technique à la façon d’un Kipling, tout en faisant preuve d’une puissance spéculative égalant celle d’un Wells, rigoureusement inféodée à la vraisemblance scientifique, marque le siècle, sinon, en termes d’espace, l’incarne et fait école : il s’agit d’Arthur C. Clarke (C). 

A/ L’expérience américaine et sa portée

a) Hugo Gernsback et les « pulpsters » : plus d’épopée que de science !

            Le merveilleux scientifique, aux Etats-Unis, en 1909, est surtout, pour être plus précis, un émerveillement, plutôt d’essence populaire, sur les possibilités presqu’infinies de la Machine et sur la manière dont celle-ci peut étendre la civilisation américaine, qui se sait destinée, depuis le combat des colonies pour leur indépendance et les déclarations des droits de l’Homme, ainsi que la conquête de l’Ouest, à repousser perpétuellement toutes les frontières, celles de l’espace comme celle de la démocratie. Il doit donc être clairement distingué du réalisme magique, porté par la culture latino-américaine, notamment incarné par des auteurs et des peintres tels que Gabriel Garcia Marquez ou Jorge Luis Borgès, qui porte plutôt sur l’introduction d’éléments merveilleux dans un récit réaliste contemporain. Le merveilleux scientifique, naît d’abord sous la forme d’une revue de vulgarisation scientifique, intitulée Modern Electrics, dirigée par Hugo Gernsback (1884-1967), un émigré luxembourgeois. Celui-ci va avoir l’intuition que les merveilles de la science peuvent donner lieu, au-delà d’articles purement techniques et explicatifs, à des récits épiques glorifiant les avancées technologiques du nouveau siècle tout en extrapolant les futuribles qu’elles promettent. Pour diffuser ces « scientifictions », Gernsback fonde une autre revue, un fanzine, qui leur serait entièrement dédié, et dans laquelle il publierait ses propres textes d’extrapolation : c’est Amazing Stories, dont le premier numéro paraît en avril 1926. L’ère des « pulps » de science-fiction vient de commencer ! Ces revues bon marché qui vont rapidement se multiplier, imprimées sur de papier de mauvaise qualité, de la « pulpe » de bois, qui jaunit et s’altère vite, sont affublées de couvertures criardes, voire racoleuses (fusées étincelantes, rayons lasers, planètes en collision, robots agressifs, extraterrestres bulboïdes, et moultes héroïnes à demi-dénudées aux formes généreuses). Les récits mettant en scène des vaisseaux traversant toute la galaxie en un souffle, disputant des mondes à des empires maléfiques à grands coups de lasers, grâce à des héros invincibles accompagnés de robots de métal infrangible, vont s’y multiplier, au mépris de toute crédibilité scientifique. Le choix du terme de « space-opera » pour les désigner est rélévateur : construit à partir de celui de « soap-opera » désignant les séries populaires radiophoniques, puis télévisuelles, bâties selon une intrigue à rebondissements, toujours outrés, extrêmement mélodramatiques, et jouant systématiquement sur la surenchère en constitue l’aveu. Beaucoup d’épopée et peu de science. Il n’en reste que les mots, subvertis, et les images, gauchies par l’imagination. Pourtant, de loin en loin, des éclats de culture scientifique surnagent. Ainsi, l’un des auteurs les plus en vogue, Edward Elmer Smith, est surnommé « Doc » en raison de son doctorat de chimie de l’université de Columbia. Dans son roman Triplanétaire (1934), soixante ans avant la découverte de la première exoplanète, « Doc » Smith se paye le luxe d’expliquer « scientifiquement » l’existence d’une pluralité de systèmes solaires : « Voici environ deux milliards d’années, deux galaxies entrèrent en collision, ou plutôt passèrent l’une à travers l’autre. Peu importent cent ou deux cent millions d’années, puisque ce fut à peine le temps nécessaire au déroulement de ce phénomène d’interpénétration. À peu près au même moment, toujours avec la même marge d’erreur (…) la majorité des soleils des deux galaxies se trouva dotée de planètes ». Il est amusant de constater la manière dont Smith affecte de partager les scrupules des scientifiques, quant à la justesse de la datation, tout en parvenant à livrer un discours cohérent. On est toutefois loin, en dépit de l’indéniable force narrative du récit, de toute forme de méthode scientifique. Les choses vont changer avec la deuxième génération d’auteurs et de pulps.  

b) Le général Heinlein : pour une pédagogie du futur et de l’espace !

 

            Au début des années quarante, John W. Campbell, fonde la revue Astounding, avec la conviction que la science-fiction est capable de mieux utiliser la science que simplement en se contentant d’extrapoler les avancées techniques qui en découlent, qu’elle peut prendre la méthode scientifique à bras-le-corps, et, sinon inventer de nouvelles sciences, défricher, par la spéculation rationnelle, les véritables champs de l’avenir. Il découvre alors, parmi d’autres auteurs qu’il cherche à constituer en école du genre, une pépite d’or.  Robert A. Heinlein, ancien élève de l’Académie navale d’Annapolis, réformé de la Marine pour raisons de santé, ancien prospecteur, et politicien visionnaire mais déçu, engagé dans les années trente dans l’unique mouvement socialiste de toute l’histoire américaine, fondé par le muckraker Upton Sinclair. Devenu auteur de science-fiction par nécessité financière, Heinlein va le rester, en aval de la seconde guerre mondiale, par conviction : il est convaincu  que la science-fiction peut diffuser, grâce à l’évasion rationnelle qu’elle propose,  diffuser la culture scientifique dans la jeunesse américaine et la préparer à prendre en main son futur. A la suite d’une période où Heinlein livre, avec l’aide de son ami éditeur, une magistrale Histoire du Futur, qui chemine entre réalisme et utopie et fait, littéralement office de propédeutique de l’âge de l’espace de l’humanité, où, naturellement, les patriotes américains devront être en première ligne sur la frontière, l’auteur se lance dans une série de « juvenile », de romans pour la jeunesse aux éditions Scribner. Tous les titres jouent la carte d’une merveilleux scientifique qui se situe à l’opposé de celui de la première génération des « pulps », et renoue largement avec un enchantement de l’objet technique à la Kipling, sans renoncer à la spéculation, tout en utilisant, sinon en les créant, les outils narratifs dont il a besoin. Ainsi, pour n’en citer qu’un, Citoyen de la Galaxie (1957), qui se révèle être un hommage, transparent mais non servile, au Kim de Rudyard Kipling, et qui retrace l’épopée d’un jeune garçon un peu naïf, mais doté d’un solide sens pratique et d’un esprit méthodique et curieux, à travers la Galaxie, jusqu’à devenir la clef de l’avenir de plusieurs civilisations, après avoir pris, courageusement, sa vie en mains. Le message de Heinlein est plus subtil encore qu’il n’y paraît. Son but est préparer les jeunes à l’âge de la science, mais aussi à les accompagner dans l’acceptation des difficiles réalités de la vie. Littéralement, il se lance, avec la science comme baguette, dans la pédagogie du réel et, au final, réduit le merveilleux, à la capacité extraordinaire de l’Homme correctement éduqué, à triompher de toute forme d’adversité ou de toute difficulté technique. Faire des jeunes américains des citoyens de la galaxie, tel était son but et il y réussit. Nombreux seront les scientifiques de la NASA, qui confesseront, plus tard, que leur vocation professionnelle est née de ce travail « pédagogique » mené en grande partie par Heinlein. Et, bien que l’auteur de Space Cadet (la Patrouille de l’espace, 1948) n’y fut jamais partie prenante, la série éponyme, Tom Corbett, Space Cadet, diffusée de 1950 à 1955 sur trois chaines de télévision, joua le rôle de relai de cette nouvelle « mythologie » américaine, arc-boutée, comme le souhaitait Heinlein, sur une plausibilité scientifique de bon aloi.

c) Le rêve quantique, ou comment éviter la disqualification

            Vers la fin de sa carrière, Robert Heinlein s’est laissé séduire par une autre forme de merveilleux scientifiique, peut-être plus proche de l’approche esthétique et stylistique des auteurs latino-américains de réalisme magique : inféoder, adapter son écriture elle-même à la nature profonde de la connaissance scientifique, de manière à ce que l’intrigue ne soit plus qu’un prétexte à une démonstration logique. Et, dans les années soixante-dix, c’est à la physique quantique qu’il s’attaque, choisissant d’en faire, l’ambition est folle, non point le sujet de ses romans, mais la ligne directrice, l’ossature même de leur production : il est l’un des premiers à oser une véritable transposition narrative du principe d’incertitude d’Heisenberg ou de la parabole du chat de Schrödinger, ne se contentant pas de l’image, mais cherchant à rendre, par les mots, la quintesse scientifique des théories susnommées, non sans avoir opéré un retour préalable vers les études de physique quantique. Le texte le plus révélateur en la matière est The Number of the Beast (1982), totalement incompris par la critique, dans lequel Heinlein y joue sur la multiplicité des « observables romanesques », y invente la particule élémentaire du récit, le « ficton », en débattant, scientifiquement, de la notion même de « réalité consensuelle ». Fascinante et vertigineuse, riche d’une multitude d’interprétations qui dépassent, de loin, le réalisme des premiers textes, mise en abyme du travail créatif de l’écrivain lui-même, c’est le texte quantique par excellence, préfigurant peut-être une forme de littérature non-linéaire qui émergera peut-être grâce aux moyens qu’offre aujourd’hui la pratique de l’hypertextualité et du réseau global.

            La France, de son côté, semble faire pâle figure, tant elle apparaît engoncée dans ses clivage culturels traditionnels, entre lettres et sciences, aux mains d’une élite intellectuelle qui ne comprend pas le monde qui lui saute au visage au sortir d’Hiroshima, et qui s’avère  peu amène envers la science-fiction, qu’elle considère comme un dommage collatéral de la Libération de Paris, comme une « contamination » de la culture populaire américaine, au même titre que le jean’s, le milk-shake ou le chewing-gum. Pourtant, le journaliste et écrivain René Barjavel y incarne, par son talent narratif, et la capacité de son écriture fluide à toucher à l’universel sans se détourner du merveilleux scientifique, un chemin, certes étroit et christique, de réconciliation entre deux extrêmes français : le refus de la science par l’élite, et le mépris de la littérature par le peuple. A contretemps de son époque, il reste isolé, coupé des racines du roman scientifique à la française, à l’exception de la figure de Jules Verne qui « a illuminé (son) enfance »[11], et largement déconsidéré par leurs « fruits » plus tardifs, lorsqu’ils se reconnaîtront, à l’exception, peut-être, de Michel Jeury, qui lui a rendu hommage, en de maintes occasions.

 

B/ Le contretemps du merveilleux à la française : René Barjavel

a) Seul contre tous : René Barjavel, entre merveilleux et science-fiction

 

            René Barjavel (1911-1985) commence à écrire des textes relevant du merveilleux scientifique à la française, avant que la science-fiction américaine n’ait traversé l’atlantique et, peut-être sans le vouloir, dans la droite ligne pessimiste de ses prédécesseurs séculaires. Ravage (1942) conte, en effet, le désarroi d’une humanité trop habituée au confort qui naît de la technologie et qui, ayant perdu l’électricité, sa principale source d’énergie, et ne sait plus survivre sans la technologie. Le texte passera mal auprès des successeurs de Barjavel qui, longtemps, le taxeront de « pétainiste », en raison du retour à la terre qui y résonne. Conjugué à la dénonciation de la folie nucléaire que fait Barjavel dans Le diable l’emporte (1948), où l’on voit les scientifiques inventer des armes toujours plus dévastatrices, capables de transformer la terre en boule de glace sans vie, on comprend que l’auteur ait longtemps traîné une réputation de conservateur, dénonçant l’impact social négatif du progrès social ; image encore accentuée, dans l’opinion publique, lorsqu’après 1968, le journaliste adopte position jugée trop mesurée par les générations montants, au sujet de la légalisation de l’avortement. Ce serait commettre une erreur, aujourd’hui, que de résumer l’oeuvre de Barjavel à cette critique réactionnaire de la technologie.

            D’abord, parce que Barjavel fut également journaliste, et qu’en tant que tel, il s’est toujours tenu au fait des avancées scientifiques de son temps, des applications technologiques qui en découlait, et des débats éthiques qu’elles suscitaient. Et, en la matière, si l’on reprend l’ensemble de ses articles, réunis en recueil dans Les années de la Lune, il se révèle comme un défenseur du progrès scientifique, un enthousiaste de la conquête spatiale, un citoyen convaincu du rôle politique des savants. D’ailleurs, pour revenir sur l’avortement, on s’y rend compte qu’il y était favorable, comme acte scientifique de libération de la femme, tout en s’efforçant d’amener sa génération, celle des parents, à l’accepter, par des arguments progressifs[12]. Et il est de ceux qui applaudissent  l’adoption de la loi Veil sur l’I.V.G. Et, si Colomb de la Lune (1962) est un vibrant hommage au programme Apollo, il n’est guère un lancement réussi que le journaliste scientifique au Joural du Dimanche ne célèbre aussi dans un article enthousiaste[13], diffusant la mythologie de l’astronaute, aventurier de l’âge de l’espace, comme l’avait fait Robert A. Heinlein, une décennie auparavant.

            Ensuite, parce que nombre de ses romans de science-fiction, s’ils interrogent volontiers les motivations et les doutes de l’individu, son rapport à l’amour et à l’identité, expriment, à l’égal des meilleurs textes anglo-saxons, une confiance sereine dans les progrès scientifiques de l’humanité, notamment en matière de conquête spatiale. Et, de son propre aveu, René Barjavel n’a jamais rien écrit « qui ne soit scientifiquement envisageable »[14] : ainsi, son Colomb de la Lune (1962) met en scène une base spatiale où des astronautes sont placés en hibernation en attendant de quitter la Terre, et fournit de nombreux détails sur la mission lunaire qui suit ; ainsi, dans La Nuit des Temps (1968) qui reste son chef-d’œuvre, et bénéficie de son expérience de scénariste, il reprend le sujet apocalyptique de Ravage et de Le diable l’emporte, mais en lui donnant une ampleur nouvelle, puisque la « fin du monde » a déjà eu lieu, il y a 900.000 ans, au Gondwana. Mais, c’est Le grand secret (1973) qui incarne le mieux la manière barjavellienne d’enchanter la connaissance scientifique et de montrer les possibilités matérielles qui découlent de la Recherche. Il y imagine une coordination mondiale des chercheurs, réunis sur une île cachée afin d’y pratiquer des expériences sur une forme d’immortalité, induite par un virus contagieux. Le merveilleux scientifique est ici incontestable, puisque Barjavel associe le plus vieux rêve de l’humanité à une mise en scène rigoureusement rationnelle, détachée de toute forme de révélation religieuse, ou de magie au sens traditionnel du terme. Ainsi, comme le souligne Jacques Goimard, Barjavel se révèle bien plus qu’un romancier de la fin du monde par l’emballement technologique : il est le fabuliste positif de la survie par la science, définissant l’être humain et les étoiles, comme des agrégats temporaires de particules élémentaires, dont «  la vieillesse particulière peut se ressourcer dans l’enfance universelle »[15]. Rien ne se perd, et rien ne se crée, etc.

            Enfin, parce que Barjavel a su renouer avec les racines culturelles du merveilleux au sens européen du terme, en se perdant au plus profond des forêts de Brocéliande et dans les vaux hantés de brûmes du Pays de Galles, la trace primordiale d’Arthur et de Merlin, et donc, les racines du conte, l’art du récit épique. Il opère ainsi, dans L’Enchanteur (1984), au crépuscule de sa carrière et de sa vie, un retour aux sources du merveilleux, mais le fait avec la plume et les techniques narratives d’un auteur moderne, sachant cultiver l’humour et la légèreté, en particulier dans l’ambivalence du personnage de Merlin. Mais, il a su, tout autant, rendre hommage à la science-fiction d’outre-atlantique, et, seule contre tous, l’intégrer dans son système de valeurs, créant ainsi un nouveau « corpus » de référence, un socle culturel pour l’émergence d’une science-fiction d’expression française décomplexée. Comme il l’écrit, dès les années cinquante : « les petits cousins yankees de Galaad vont chercher le Graal dans les étoiles. La vraie littérature américaine, ce n’est pas Faulkner, Hemingway et leurs pareils, descendants anémiques de Zola, branche exténuée de la littérature du XIXème siècle ; c’est Bradbury, Clifford Simak, Van Vogt, Asimov, Walter Miller, Damon Knight, James Blish, et mille autres »[16]. Ce syncrétisme, tôt exprimé, mais accompli en forme de testament dans les deux derniers romans de Barjavel, La Tempête (1984) et l’Enchanteur (1984), fait de lui, au sens mécanique du terme, « l’axe de transmission » qui permet à toute une nouvelle génération d’auteurs de science-fiction français d’emprunter, à l’aube des années quatre-vingt-dix, les chemins de « l’émerveillement », de renouer avec l’épopée, les héros et les péripéties, tout en poursuivant un travail d’interrogation systématique, et souvent lucide, du réel. Après s’être égarée dans des formes prétentieuses, stériles, et largement anti-scientifiques, après avoir été littéralement dévorée par leur appareil critique, en confondant satire, pamphlet et discours politiques, au mépris de la fonction primordiale du conte, la science-fiction retrouve, en 1995, la plénitude de ses moyens. Mais, certains, entre Barjavel et Lehman, ont su maintenir le fil rouge.

 

b) Les merveilleux incertains de Michel Jeury

            C’est le cas de Michel Jeury qui appuie son merveilleux sur les sciences de l’homme, plutôt que sur celles « exactes », et en particulier la psychologie, et sa soeur si critiquée, la psychanalyse. Il faut noter que le choix du voyage intérieur, par l’entremise de drogues « chronolytiques », thème de prédilection chez Jeury, avait déjà été esquissé, en France, par Barjavel, dont l’auteur du Temps incertain (1973) se réclame, dans Colomb de la Lune, dix ans plus tôt, où il traite le voyage vers la Lune comme une plongée dans l’inconscient, et avoue comme sur le canapé du praticien : « c’est un peu moi que j’ai enfermé dans l’oeuf en voyage vers la Lune. Cet oeuf, c’est également, bien sûr, le souvenir mélancolique de l’enfance »[17], dans laquelle, on le sait depuis Freud, toute l’identité de l’adulte se structure.

C/ Le maître anglais et son héritage : Arthur C. Clarke et la magie de la science

a) le système solaire : un océan de merveilles à découvrir !

            Brillant sujet de Sa Majesté, Arthur C. Clarke a traversé tout le XXème siècle et, depuis sa demeure du Sri Lanka où il s’installe en 1956, il s’est efforcé d’en intégrer toutes les avancées scientifiques, en particulier astronomiques, dans ses romans et ses nouvelles, dont la première, La Sentinelle (1951), inspirera le plus marquant et aussi le plus discuté de tous les films du genre, 2001, l’odyssée de l’espace (1968), réalisé par Stanley Kubrick, en étroite collaboration avec l’auteur. Véritable plongée métaphysique, et révolution esthétique, le film fait aussi le choix de la plausibilité scientifique qui caractérise l’oeuvre de l’auteur (qui peut oublier la lente valse silencieuse de l’approche de la station spatiale en rotation sur elle-même pour produire une pesanteur artificielle, ou les scaphandres spatiaux si semblables à ceux qui équipent les hommes d’Apollo XI l’année suivante). Le lien, trente ans plus tard, avec Destination Moon de Pichel/Heinlein, s’impose d’évidence, à ceci près que 2001, et les romans qui le suivent, vont plus loin et parviennent, grâce à une scrupuleuse actualisation de connaissances scientifiques sur le système solaire, à marier, pour le meilleur, le réalisme scientifique et le sense-of-wonder d’un premier contact avec une intelligence extraterrestre.

            Avec Arthur C. Clarke, la pédagogie de l’espace redevient celle de la banlieue proche de la Terre, et s’accompagne d’un appel à l’unification de l’humanité comme prélude à l’accomplissement de sa destinée spatiale. Ce à quoi Clarke engage ses lecteurs, à la manière d’un Voltaire de l’âge de étoiles, c’est d’abord à cultiver leur propre jardin solaire, tous ensemble et dans la paix. Telle est la conclusion, pleine d’utopie, du deuxième roman du cycle, 2010 : odyssée deux, lorsque les hommes de l’équipage du Discovery et du Léonov, ces Russes et ces Américains (question de contexte historique) sont contraints d’oeuvrer main dans la main pour se sauver (alors même que leurs Nations glissent vers la guerre) et reçoivent ce message de la part de Dave Bowman, devenu l’Enfant des Etoiles, et de l’ordinateur Hal 9000, juste après la transformation de Jupiter en deuxième soleil : « tous ces mondes vous appartiennent, sauf Europe. N’essayez pas de vous y poser ». Le film que Peter Hyams en tire en 1845 accentue le message implicite de l’auteur, en ajoutant : « Jouissez-en ensemble. Jouissez-en en paix ».

            Disparu en 2008, Clarke nous a laissé un testament filmé des plus explicites[18] : « J’ai accompli quatre-vingt-dix orbites autour du soleil (…) La plupart des mes rêves sont devenus réalité (…) l’âge d’or de l’espace est juste en train de commencer (…) Dans les cinquantes prochaines années des milliers de personnages voyageront jusqu’à l’orbite terrestre, puis, sur la Lune et au-delà. Le voyage dans l’espace et le tourisme spatial deviendront un jour aussi communs que les vols en avions vers des destinations exotiques le sont aujourd’hui sur notre propre planète (…) J’espère que nous aurons appris quelque chose du siècle le plus barbare de toute l’histoire humaine : le XXème (…) J’aimerais voir dépassées nos divisions tribales, et que nous commencions à penser et à agir comme si nous étions une seule et même famille ; voilà ce que serait la vraie mondialisation. »

b) Les vertiges spatio-temporels de Stephen Baxter

 

            Dans les Vaisseaux du temps (1995), Stephen Baxter, héritier incontestable d’Arthur C. Clarke, chantre de l’enchantement scientifique de l’espace par la technique, auteur d’une uchronie précise sur la NASA et la conquête parallèle, et réussie, de la planète Mars par les Américains à la fin du XXème siècle, Voyage (1996), rend un hommage vibrant, magistral,  aux « scientific romances » de Herbert G. Wells et livre une suite émouvante à La machine à explorer le temps, qui, d’une certaine manière, atteste de réappropriation, par les auteurs anglais de science-fiction, de leur héritage séculaire, cette fois-ci sans bénéfice d’inventaire. La boucle est bouclée, de l’autre côté de la Manche, et cela explique la puissance actuelle de la science-fiction britannique, sereine et en plein possession de ses moyens narratifs et spéculatifs.

            La question reste, à l’issue de cette communication prononcée ici, devant un public ouvert : à quand la maturité française ? Serait-elle trop merveilleuse pour être réalisée ? Et qui donc sera le Merlin capable, à mi-chemin entre la magie de l’inspiration et la science de l’édition de la prophétiser ?

[1]   Robert De BORON, Merlin, GF-Flammarion, Paris, 1994, p. 110.

[2]   Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 43.

[3]   Philippe Mellot et Jean-Marie Embs, Le Guide Jules Verne, éditions de l’Amateur, Paris, 2005, p. 19.

[4]   Philippe Mellot et Jean-Marie Embs, Le Guide Jules Verne, éditions de l’Amateur, Paris, 2005, p. 49.

[5]   Philippe Mellot et Jean-Marie Embs, Le Guide Jules Verne, éditions de l’Amateur, Paris, 2005, p. 51.

[6]   Serge Lehman, Hypermondes perdus, in Chasseurs de Chimères, Omnibus, Presses de la Cité, Paris, 2006, p. IX

[7]   Philippe Mellot et Jean-Marie Embs, Le Guide Jules Verne, éditions de l’Amateur, Paris, 2005, p. 145.

[8]   Philippe Mellot et Jean-Marie Embs, Le Guide Jules Verne, éditions de l’Amateur, Paris, 2005, p. 21.

[9]   Serge Lehman, Hypermondes perdus, in Chasseurs de Chimères, Omnibus, Presses de la Cité, Paris, 2006, p. XXV.

[10] Serge Lehman, Hypermondes perdus, in Chasseurs de Chimères, Omnibus, Presses de la Cité, Paris, 2006, p. XX.

[11] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 442.

[12] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 414.

[13] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 448.

[14] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 440.

[15] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 451.

[16] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 445.

[17] Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Presses Pocket, Paris, 2002, p. 449.

[18]        http://www.youtube.com/watch?gl=FR&hl=fr&v=eLXQ7rNgWwg&NR